Le temps des fusions «restauratrices»

De belles tables de bois blanc embellissent les tuiles de grès du plancher tandis que de véritables balançoires servent à certains endroits de chaises dont, paraît-il, les consommateurs raffolent.
Photo: Jacques Grenier De belles tables de bois blanc embellissent les tuiles de grès du plancher tandis que de véritables balançoires servent à certains endroits de chaises dont, paraît-il, les consommateurs raffolent.

Facile pour un restaurant de prendre les devants et de prévoir ainsi les coups d'un critique gastronomique. En s'appelant Confusion, ce restaurant, un bistro branché de tapas de la rue Saint-Denis, s'est donné une marge de manoeuvre et a ainsi évité de susciter notre confusion.

Dès 11h le matin, la rue Saint-Denis s'anime de tout son long et ne s'endormira, fatiguée du bruit et de la pollution, qu'aux heures avancées de la nuit. Terrasses et piétons prennent ainsi possession de cette artère bouillonnante du Montréal urbain.

Le restaurant Confusion s'articule sur deux étages. Le style branché hétéroclite est un mélange de plusieurs idées et de genres qui cohabitent fort bien ici. Le choix musical est parmi les meilleurs entendus à Montréal alors que l'ambiance bon enfant qui en résulte s'adonne bien avec les tapas proposés sur une carte tout aussi flyée. De belles tables de bois blanc embellissent les tuiles de grès du plancher tandis que de véritables balançoires servent à certains endroits de chaises dont, paraît-il, les consommateurs raffolent.

Même si, entre les deux, mon coeur balance, je choisis la stabilité en compagnie de ma charmante invitée du soir, Caroline. De larges toiles illustrant la corrida et l'Espagne de don Quichotte ornent les murs de brique, rappelant ainsi qu'il existe dans le quartier de bien belles maisons aux planchers de bois franc et aux murs de pierre de taille.

Le serveur, qui s'est fait grandement attendre, nous a suggéré d'emblée de prendre trois tapas différents, parfois offerts sur le menu en portion moyenne ou grande. Les prix varient de 8 à 15 $ dans le cas de la pieuvre. Sur la carte très design et sans aucune confusion possible, on annonce que la pieuvre, servie grillée, est la meilleure à Montréal. Parfait pour piquer ma curiosité et mon sens naturel de la critique. Le menu se divise entre les tapas végétariens, ceux de la mer et ceux de la terre, en plus de spécialités qui peuvent largement combler les plus difficiles comme moi.

Pour suivre les conseils reçus, nous avons commandé plusieurs tapas que nous avons suggéré de livrer en même temps. Crevettes tempura, calmars, noix de pétoncles fumés et à la vanille, boulettes kofta au boeuf AAA, petite salade au chèvre, canard confit en rouleau impérial et la fameuse pieuvre sont donc venus monopoliser la surface de la table, devenue trop petite pour l'occasion.

Les restaurants éprouvent désormais le besoin d'afficher leur nom jusque sur leurs verres. Cela a pour fonction, me dit-on, de permettre aux serveurs non aguerris de s'arrêter à la ligne indiquée par le lettrage et d'éviter les débordements. Point de risque dans un tel établissement puisque, durant le service, le serveur s'est présenté une seule fois pour accomplir cette tâche.

Caroline était très énervée à l'idée de voir cet amoncellement gargantuesque de nourriture atterrir devant nous. Dans de petites poêles à paella ou de jolis contenants de céramique, la nourriture s'est offerte à nous dans toute sa splendeur.

Autant régler le pire dès maintenant car, pour «la meilleure pieuvre en ville» (sic), on repassera. Même si le propriétaire, absent ce soir-là, prétend le contraire, il serait urgent pour les cuisiniers de faire un stage chez Milos ou avec le dieu Poséidon afin de remédier à ce problème. Fade et caoutchouteuse malgré sa tombée d'oignons, la pieuvre n'avait rien pour rassurer au chapitre des mollusques, le calmar faisant lui aussi partie de la fête.

Pour la cause, il en a été tout autrement avec les calmars. Tendres et bien cuits, ils se sont laissés déguster avec leur mayonnaise maison et ont plu autant que la délicieuse petite salade au fromage de chèvre dont Caroline s'est régalée.

De grosses crevettes dodues, enrobées d'une fine panure tempura, sont venues combler mes attentes. Cuites juste à point, tout comme les pétoncles fumés et à la vanille, elles ont été parmi les plats les plus réussis.

Dans le Maghreb, les boulettes de kefta sont en général faites d'agneau avec herbes et épices. Ici, on les a appelées kofta et on les confectionne avec du boeuf et du fromage. Goûteuses et nappées d'une sauce légère, elles se sont laissées déguster agréablement, tout comme le canard confit, servi dans une pâte à brick croustillante comme il se doit.

Les vins proposés sont offerts aux prix du marché avec, de surcroît, un beau et bon choix de vins espagnols, situation oblige. Cependant, pour l'eau comme pour la pieuvre, ce n'est pas le meilleur service en ville puisque nous avons longtemps attendu notre deuxième bouteille d'eau, commandée au milieu du repas. Bref, oui pour l'innovation et le dépaysement conçu à l'intérieur. Bémol toutefois pour le service parfois long, même si, comme ce jeudi soir, la salle n'était guère remplie. Sans desserts ni cafés, l'addition peut facilement grimper, surtout si, comme moi, vous vous laissez influencer ou charmer par les gens du service.

Un peu plus tard, j'ai été quelque peu confus à m'expliquer ou à imaginer comment la confusion peut à elle seule diviser pour mieux régner. Notre discussion à Caroline et à moi sur le mot «kofta» ou sur la meilleure pieuvre servie en ville a suscité chez nous une confusion bénéfique qui nous a de nouveau rapprochés. Comme quoi être confus peut servir de façon occasionnelle, même au restaurant.

Prix payé le soir pour deux personnes, service et taxes non compris, avec une bouteille de vin à 34 $: 130 $.

- Plus: le décor inusité et les pictogrammes qui indiquent les produits du Québec.

- Moins: un service des plus ordinaires et des oublis commis dans la plus grande confusion.

Confusion

1637, rue Saint-Denis

Montréal, (514) 288-2225