Bouffe et malbouffe: L'aura du soya perd des plumes

Le soya, dont la consommation ne cesse d’augmenter, risque de voir son image pâlir un brin.
Photo: Agence Reuters Le soya, dont la consommation ne cesse d’augmenter, risque de voir son image pâlir un brin.

Le monde de l'alimentation est ainsi fait. Ce qui est bon aujourd'hui pour la santé ne le sera sans doute plus demain. Et ce qui l'était hier ne l'est peut-être déjà plus aujourd'hui.

La logique est implacable. Les inconditionnels du sucre, du boeuf, des oeufs, des gras trans, du Cheez Whiz et de la poutine (à trois heures du matin) connaissent la chanson. Les fumeurs aussi. Et les amateurs de lait et de desserts à base de soya mais aussi de tofu risquent bientôt d'y être confrontés.

En effet, dans la lente quête de la vérité scientifique, l'aliment sur lequel ils ont jeté leur dévolu pour mettre moins de viande dans leur assiette et plus de santé dans leur vie vient de prendre un petit crochet du droit, comme dirait l'autre. Pas suffisamment fort pour tomber mais assez pour perdre quelques plumes au passage, comme le laisse présager une étude de l'Agence française de sécurité sanitaire des aliments (AFSSA), le Santé Canada des Français, récemment sorti de derrière les fagots.

Baptisé Sécurité et bénéfices des phyto-oestrogènes apportés par l'alimentation - Recommandations, le document distille près de «1500 études scientifiques publiées et validées» un peu partout sur la planète et passées au peigne fin par les spécialistes de l'alimentation de ce coin du globe — où, soit dit en passant, le tofu est le même qu'ici, même s'il est fait à base de soja plutôt que de... soya.

Bilan? Les vertus de ces produits à la mode sont loin de reposer sur des bases scientifiques solides, disent-ils. Pis, les isoflavones, ces phyto-oestrogènes proches cousins d'hormones sexuelles, naturellement produits par l'organisme humain et qui se cachent dans ce soya, ne seraient pas, du moins à haute dose, forcément bons pour tout le monde, ajoutent les chercheurs, qui viennent ainsi semer le trouble dans un milieu frileux et hautement émotif, celui du bien-manger naturel, où les remises en question sont toujours acceptées... quand elles concernent le voisin, bien sûr.

N'empêche, le sympathique lait de soya, dont la consommation ne cesse d'augmenter, risque de voir son image pâlir un brin. Et pour cause. Attrayant pour les végétariens, les femmes ménopausées et même les mères de famille aux prises avec un nourrisson allergique au lait de vache, l'aliment, avec ces phyto-oestrogènes, ne «peut-être considéré anodin a priori», peut-on lire dans ce rapport de 370 pages, qui détaille, avec une lourdeur et un hermétisme propres aux études en provenance de cette zone culturelle, les mille et un travers de ce substitut de rôti de porc sans mauvais cholestérol, voire de cet ersatz de steak d'aloyau (ou t-bone, pour les intimes).

La liste est loin d'être au diapason avec les discours publicitaires entourant le soya et ses dérivés: risque de prolifération et de «croissance de tumeurs [cancéreuses] chez les femmes ayant présenté des antécédents personnels ou familiaux de cancer du sein», altération de la fertilité et cancer des testicules chez l'enfant... L'abus de phyto-oestrogènes contenus dans le tofu et ses proches parents est loin de faire sourire. Loin aussi de rassurer les chercheurs de l'AFSSA, qui y vont en passant de quelques recommandations pour limiter les dégâts.

Leur médecine? Un contrôle de la consommation d'aliments à base de soya qui, dans la lutte contre les maladies chroniques dégénératives, seraient bien moins efficaces «qu'un [régime] alimentaire riche en produits végétaux», peut-on lire. En fait, femmes enceintes ou à risque et enfants de moins de trois ans devraient même limiter l'absorption d'isoflavones à 1 mg par jour et par kilo de masse corporelle. Ainsi, par exemple, une femme de 75 kilos ne devrait pas en prendre plus de 75 mg par jour.

L'idée, selon eux, coule de source. Mais elle s'accompagne aussi d'une autre recommandation: que l'industrie instaure l'étiquetage du contenu en isoflavones d'un aliment à base de soya. Avec une formule du type «à consommer avec modération» ou «déconseillé aux enfants de moins de trois ans». On n'arrête pas le progrès.

Soya et gras trans, même combat? La laborieuse lecture de ce vaste rapport, produit par un organisme qui, dans la sphère alimentaire, s'avère hautement crédible, peut le laisser croire. Sauf que chez les rats, le soya vient aussi de démontrer au Québec un effet bénéfique dans la prévention de l'hypertrophie cardiaque, apprenait-on cette semaine dans les pages de Forum, le journal de l'Université de Montréal.

Le hic? L'être humain ne peut pas encore profiter pleinement de cette découverte, trop récente pour être transposée chez lui. Tout au plus vient-elle donc ajouter une pièce au formidable puzzle des contradictions et des doutes alimentaires qui rythment le quotidien des aspirants au bien-manger. Cette pièce additionnelle démontre toutefois que pour vivre et manger heureux, mieux vaut finalement se tenir près de la diversité, de l'équilibre, et loin... des études scientifiques.

Le Devoir

bouffe@ledevoir.ca