Du vin coûte que goutte

«Plus la vigne souffre, meilleur est le vin.» Ce vieil adage entretenu par les bons vieux vignerons tient de moins en moins la route. De toute évidence, la canicule de 2003 qui a sévi en France montre le chemin vers une vigne moins stressée et des installations d'appoint qui permettent de pallier le manque à gagner en période de sécheresse extrême.

Encore dernièrement, lors d'une soirée sur le monde du vin, les participants m'ont semblé étonnés d'apprendre qu'il est interdit d'irriguer la vigne pendant son cycle végétatif, soit du 1er avril au 31 octobre. Il faut comprendre que le raisin peut se gorger d'eau facilement, donner des rendements énormes, remplir les poches du vigneron peu scrupuleux, encourager une qualité médiocre, obliger alors de chaptaliser (ajout de sucre) et enfin ouvrir la porte au bricolage de la piquette.

Cette interdiction d'arroser la vigne date de 1964 et couvre toutes les appellations françaises dans le but de respecter la notion qualitative du terroir et l'empreinte climatique, le tatouage du millésime sur chaque appellation. Évidemment, il y a des exceptions et aussi des conditions extrêmes qui permettent encore de demander une dérogation.

Généralement, la lourdeur de l'administration décourage le vigneron à se soumettre à toutes les déclarations et aux contrôles qu'exige une telle opération légale. Aujourd'hui, selon certaines estimations rapportées par Vitisphère.com, plus de 10 % du vignoble français bénéficierait d'apports d'eau — installations mobiles, goutte-à-goutte, ruissellement par les système d'irrigation... «C'était la règle du "pas vu, pas pris". Il était impossible de construire un avenir dans cette situation», souligne Michel Leguay, chef de la division Technique viticole et oenologie à l'Onivins. Parallèlement, de nouvelles règles s'appliquent à même les décrets de certaines appellations pour autoriser l'irrigation.

Toujours selon les précisions de Vitisphère.com, ces règles, pour l'instant, font des adeptes surtout dans le Midi de la France et dans la vallée du Rhône: Châteauneuf du Pape, Gigondas, Vacqueyras, Côtes du Lubéron, Corbières, Costières de Nîmes, Minervois...

Ce dossier fait mal aux producteurs français quand, au vu et au su de tous, les vignerons du Nouveau Monde (et même certains d'Espagne), exempt de règles, jouent la carte du goutte à goutte souvent parfumé aux éléments énergisants plus connus dans le monde du bodybuilding, comme le rappelle le professeur Dubourdieu, de l'Université de Bordeaux. Alors, qui a raison et qui a tort? L'honnête vigneron, propriétaire d'une dizaine d'hectares de vignes répartis sur cinq prestigieux climats, battu par les intempéries, sauvé par terroir unique, son talent et ses fidèles clients qui lui pardonneraient même un millésime plus mince. Ou alors le prospère producteur, au chai cousu avec la plus haute technologie, avec cent hectares de vignes d'un seul tenant, reposant sur une rivière souterraine où chaque pied de vigne reçoit son p'tit boire quotidien. Ce producteur, qui n'a que du soleil, du soleil, du soleil, et surtout un marché mondial qui attend de lui un vin parfait en tout temps, année après année. Une histoire où le consommateur choisit de boire du grand vin selon les aléas de mère nature ou du vin toujours pareil, rassurant.

Encore une révolution pour la France! Celle-ci est à la fois culturelle et économique puisqu'en légalisant l'arrosage, elle risque de tomber dans la banalité, la facilité. En Europe ou dans le Nouveau Monde, les bons vignerons tenteront toujours de représenter, de laisser s'exprimer le plus fidèlement possible la valeur du terroir et du millésime, quitte à faire des sacrifices financiers.

Mais quand les conditions climatiques s'acharnent, ces sacrifices peuvent coûter la vie au vignoble qui n'atteint plus sa rentabilité et s'éteint rapidement devant un marché sans merci. L'arrosage non contrôlé est évidemment condamnable, autant que le mauvais vin et que la mort du terroir.

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