«Julia»: la femme derrière la French Chef

Sarah Lancashire (à droite) incarne Julia Child, celle qui a marqué des générations, dans la fiction biographique «Julia» 
Photo: HBO Max Bell Media Sarah Lancashire (à droite) incarne Julia Child, celle qui a marqué des générations, dans la fiction biographique «Julia» 

Julia Child a marqué des générations, et pas seulement avec son fameux bœuf bourguignon. La nouvelle série Julia raconte comment et pourquoi la cuisinière et pédagogue américaine est devenue une icône de l’émancipation des femmes et de l’évolution de la société aux États-Unis.

Diffusée sur HBO Max et librement inspirée de la vie de Julia Child, la série nous transporte dans les années 1960, au début de sa longue aventure télévisée The French Chef. Une période charnière pour la cuisinière, tant sur le plan personnel que professionnel, alors que s’entrecroisent les premiers symptômes de la ménopause, le deuil de la maternité et une apparition marquante devant les caméras pour la promotion de son livre, Mastering the Art of French Cooking.

C’est ainsi que Mme Child a tracé son chemin dans l’univers très masculin de la télévision, où la cuisine était à mille lieues d’être considérée comme un sujet éducatif. Le téléspectateur a accès à la vie privée de cette femme à la fois posée et imposante, de même qu’à la dualité qui bouillonne en elle : comment refuser les conventions sans choquer pour autant ? On découvre en huit épisodes comment Julia Child, aidée par de nombreuses femmes autour d’elle, a défoncé chacune des portes qui se sont dressées devant elle, armée de son rire en cascade et de son affabilité légendaire.

Pour Nicole-Anne Gagnon, professeure de cuisine à l’Institut de tourisme et d’hôtellerie du Québec, c’est ni plus ni moins le legs de Julia Child : avoir cru en quelque chose et y être allée jusqu’au bout. Un modèle « encore utile aujourd’hui », indique-t-elle. « À l’époque, c’est comme si les femmes qui osaient évoluer dans un milieu masculin, ça donnait un droit aux hommes de les harceler, de toutes les manières possibles, que ce soit psychologiquement ou sexuellement. C’était vraiment une autre époque. Aujourd’hui, ces comportements sont décriés, car c’est inacceptable, mais je ne dis pas qu’il y en a plus. Une fille qui n’ose pas montrer sa féminité pour ne pas s’attirer de problème, ça existe encore. »

L’égalité des genres

Inspiré de Ruth Lockwood — la productrice à qui l’on doit l’arrivée de Julia Child à la télévision —, le personnage d’Alice Naman traduit avec nuances les défis de l’époque quant à l’égalité ethnique et des genres. Divisée entre les récriminations de sa mère, la pression du mariage et sa passion pour son travail, elle témoigne bien de son déchirement lorsqu’elle remercie Julia Child de vivre la vie dont rêvent toutes les femmes.

La sororité et l’ambition sont au cœur de l’histoire, encore plus que la cuisine elle-même. « Julia Child, elle est remarquable pour son courage. Le fait qu’elle soit une femme ne l’a jamais arrêtée. Elle s’est dit : je m’en fous de ce que les gens pensent de moi, j’ai mon but », renchérit Mme Gagnon.

Pour elle, Julia Child aura été marquante dans l’histoire pour la générosité avec laquelle elle a transmis ses connaissances. Elle a donné confiance aux Américaines dans leur cuisine, en plus de leur faire découvrir le monde comme elle l’avait elle-même découvert. « C’était une épicurienne incroyable. Et elle a réussi à vulgariser cette cuisine-là, qui semblait inabordable. Elle disait : “Regardez, ce n’est pas si difficile.” Et moi, ça me rejoint. Il y a moyen de faire des choses, des techniques relativement simples qui vont donner des plats savoureux. Au quotidien, manger mieux, manger bon, éduquer les gens à ça, je partage ça avec elle. »

L’autrice, critique culinaire et gastronome Lesley Chesterman se rappelle très bien le temps où, toute jeune, elle regardait les émissions de Julia Child avec sa mère. Elle se rappelle tout autant le repas qu’elle a eu la chance de partager avec « la reine de la gastronomie » lors d’un symposium d’écrivains en 2000, en Virginie-Occidentale.

« C’était un grand buffet, et dans chaque plat, il y avait de l’ail des bois. C’était la vedette des vedettes, mais elle posait constamment des questions à tout le monde. Ce moment a changé mon opinion sur elle. À la télévision, on la voyait joviale, toujours en train de rire, mais j’ai découvert une femme sérieuse. Joyeuse, mais pas du tout légère. C’était une femme qui avait beaucoup de discipline. Il n’y avait rien de faux dans son amour pour la cuisine. »

La cuisine pour des raisons honnêtes

 

Selon Mme Chesterman, Julia Child a aussi incité beaucoup d’hommes à s’intéresser à la cuisine. Jamais prétentieuse, gaffeuse plus souvent qu’à son tour, elle a aidé à rendre ce domaine respectable, alors qu’il était auparavant considéré comme un travail de dernier espoir.

« Et elle était très forte sur les techniques françaises. Comme Paul Bocuse le disait : avec de la technique, un bon cuisinier peut rendre une carotte moyenne excellente », souligne-t-elle, jugeant que son choix de carrière aurait pu être différent n’eût été l’influence de Julia Child. « Elle est exactement ce que j’aime en cuisine. Ouverte à tout le monde, elle est restée humble. Elle n’a pas fait [la cuisine] pour être une vedette, mais pour des raisons honnêtes. »

Les mots de l’éditrice Judith Jones — un des personnages non fictifs de la série — résument bien le dernier épisode, dans lequel Julia Child, chamboulée par des doutes et des échecs, décide de continuer son émission de télévision pour une deuxième saison. Elle en fera finalement une dizaine avant de renouveler la formule avec des invités. « [Devant et derrière les caméras], tout ce qu’elle a enseigné, c’est de comprendre ce que vous cuisinez, de le faire avec attention, d’utiliser de bons ingrédients, les bons outils et, plus que tout, de vous amuser. » 

Julia

Disponible sur Crave

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