Si les fraises (du Québec) m’étaient contées

Sophie Ginoux
Collaboration spéciale, cariboumag.com
Les fruiticulteurs du Québec produisent chaque année plus de 15 000 tonnes de fraises entre le mois de juin et la mi-octobre.
Photo: Valérie Guay-Bessette Les fruiticulteurs du Québec produisent chaque année plus de 15 000 tonnes de fraises entre le mois de juin et la mi-octobre.

Ce texte fait partie du cahier spécial Plaisirs

Rouges, rondes, charnues, sucrées et si savoureuses… Les fraises du Québec sont de retour sur nos tables en même temps que la chaleur estivale. Au fil du temps, une grande histoire d’amour s’est tissée entre ce petit fruit et les Québécois.

Même si l’on ne trouve pas de trace écrite de leur existence au Québec avant 1634, date à laquelle le jésuite Paul Le Jeune les mentionne dans ses écrits relatant son séjour en Nouvelle-France, les fraises font déjà partie intégrante de l’alimentation des Autochtones depuis longtemps. Celles que l’on nommait alors fragarias, qui provient du verbe latin fragare, signifiant « embaumer », poussaient en quantité à l’état sauvage dans les bois et les champs.

Les fraises du Nouveau Monde se sont donc rapidement taillé une place sur la table des colons européens, en ville comme à la campagne. Chaque année au printemps, l’espace de quelques semaines, on cueillait ces petites baies, on les rangeait dans des casseaux, puis soit on les ramenait chez soi, soit on allait les vendre à la criée dans les rues des villages. Les fraises fraîches étaient alors consommées nappées de crème ou confites, avant d’être transformées en fin de saison en confiture. On raffolait aussi de spécialités comme les rissoles, des beignets oblongs recouverts de fraises que préparaient et vendaient certaines communautés religieuses.

L’arrivée des fraises cultivées

Ce n’est que vers les années 1860, donc deux siècles plus tard, que les fraises cultivées ont fait leur apparition au Québec, même si des jardins fruitiers existaient depuis le XVIIIe siècle. Selon Paul-Louis Martin, qui a signé l’ouvrage Les fruits du Québec (éd. Septentrion), leur culture a été favorisée par la venue de commis voyageurs mandatés par des pépinières américaines. Parallèlement, des cultures expérimentales ont démarré ici, notamment dans la ferme de William Rhodes, située près de Québec, où l’on aurait fait pousser les premières fraises blanches.

La culture des fraises a progressé peu à peu et a même contribué à la réputation de certaines zones agricoles, comme l’île d’Orléans, Deux-Montagnes ou l’île Jésus, l’actuelle ville de Laval. À l’époque, toutes les familles des villages, enfants compris après l’école, participaient à la cueillette des fraises avant leur vente en casseaux ou leur mise en conserve.

De petite révolution en petite révolution

C’est avec la naissance de coopératives après la Deuxième Guerre mondiale, la spécialisation des fermiers, la création de leur fédération de producteurs en 1981, ainsi que la modernisation des techniques de production que les fraises du Québec ont connu un réel essor.

Louis Gosselin, qui représente la sixième génération à la tête de la Ferme François Gosselin, située à Saint-Laurent-de-l’île-d’Orléans, se souvient parfaitement de la courte et très dense saison (trois à quatre semaines) des fraises qui prévalait auparavant.

« Nous avons été parmi les premiers à implanter au Québec des variétés de fraises à jour neutre, moins dépendantes de la luminosité et plus résistantes au froid, à partir de 1985, ce qui a changé notre vie », raconte celui qui produit à présent avec son fils plus de 1,5 million de livres de fraises sur sa terre de 60 hectares en plasticulture, une méthode qui permet de mélanger les plants, de les protéger et de les réchauffer avec une bâche en plastique.

« Cette technique a permis aux fruiticulteurs d’étaler leur production, et surtout de la doubler grâce à l’ajout de la culture des fraises d’automne, confirme Jennifer Crawford, de l’Association des producteurs de fraises et framboises du Québec. Notre province est même devenue un modèle mondial en la matière. »

Il se produit ici à présent plus de 15 000 tonnes de fraises chaque année entre le mois de juin et la mi-octobre. Des fraises que l’on se procure dans les marchés et dans les épiceries, mais aussi en autocueillette, une activité familiale très chère aux Québécois depuis des générations.

« Les gens sont tellement contents quand les premières fraises arrivent ! Elles symbolisent l’arrivée de l’été et, en plus, elles sont belles, attirantes et réconfortantes », dit fièrement Louis Gosselin.

« Et on n’en produit jamais assez ! » renchérit Jennifer Crawford, qui pense qu’un jour, grâce à la culture sous serres et hors sol, on trouvera des fraises du Québec toute l’année.

Les variétés de fraises du Québec

Il existe une multitude de variétés de fraises, mais une dizaine d’entre elles sont privilégiées par les producteurs québécois en raison de leur rusticité et de leur temps de croissance. Comme l’explique Jennifer Crawford, « les producteurs combinent des variétés hâtives, de mi-saison et tardives pour être en mesure de toujours avoir un champ capable de produire de juin à octobre ».

La variété qui semble la plus aimée des Québécois est dite à jour court (qui donne des fruits seulement au printemps) : la Jewel. De belle taille, d’un rouge clair, ferme, juteuse et sucrée, cette fraise qui pousse aux mois de juin et de juillet seulement se déguste aussi bien toute seule que dans des pâtisseries ou en confiture.« C’est un peu notre super fraise, performante à tous les niveaux, indique Jennifer Crawford. On la compare toujours aux nouvelles variétés que nous testons. »

Le producteur Louis Gosselin, par contre, préfère les variétés de fraises à jour neutre, qui produisent plus longtemps et permettent d’obtenir des fruits 60 jours après la plantation, et ce, de juillet à octobre. « J’aime beaucoup la variété Seascape pour sa couleur rouge vif, sa productivité et son adaptation à notre climat », explique-t-il. On peut ajouter à ces caractéristiques que la Seascape est bien grasse, juteuse et sucrée, ce qui permet de la manger nature, plongée dans une fondue au chocolat ou mise en conserve pour l’hiver. Il n’est donc pas étonnant qu’elle représente plus de 90 % de la récolte automnale des producteurs québécois.

   

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