Renouer avec les racines et les saisons dans notre alimentation

Pour Élisabeth Cardin, cueilleuse, pêcheuse et chasseuse, se réapproprier l’histoire de notre alimentation était le point de départ du livre «L'érable et la perdrix».
Photo: Philippe Richelet Pour Élisabeth Cardin, cueilleuse, pêcheuse et chasseuse, se réapproprier l’histoire de notre alimentation était le point de départ du livre «L'érable et la perdrix».

Il y a un an, Élisabeth Cardin s’exprimait dans ces mêmes pages sur l’importance de développer notre autonomie alimentaire. Trois saisons plus tard, la copropriétaire du restaurant Manitoba est encore plus convaincue qu’il s’agit là de notre planche de salut. « On a le potentiel de changer. Je vis dans l’espoir que l’on va apprendre de nos erreurs. »

Lorsque nous la joignons au téléphone, elle est en route vers Saint-Lin–Laurentides pour aller livrer un repas à un préposé aux bénéficiaires. Depuis mars, son restaurant sollicitait les dons des clients pour offrir des repas à ces gens aux métiers essentiels. « Avec chaque tranche de 40 $, on prépare un repas pour deux, un trois-services avec une bouteille de vin. Puis, on va leur livrer lors de leur journée de congé », résume-t-elle. Ils ont, depuis peu, mis sur pause la réception de dons tant la réponse a été bonne. Et c’est tant mieux, « parce qu’on se tournait un peu les pouces ».

Le temps long

Si le temps est long dans un restaurant à moitié ouvert, Élisabeth Cardin le savoure aussi. Nouvellement établie à la campagne, elle profite de ses nouveaux espaces. Et elle présente son premier livre, L’érable et la perdrix. L’histoire culinaire du Québec à travers ses aliments (Cardinal), coécrit avec l’historien Michel Lambert. Un ouvrage pour renouer le lien des Québécois avec leurs racines gastronomiques, la saisonnalité des aliments et leur autonomie alimentaire.

La petite semence de ce livre, c’est 10 000 pages de texte dense, mais ô combien pertinent, écrit par M. Lambert au fil des ans. Le travail d’une vie récolté de la bouche des aïeux. « Ça ne se pouvait pas que ça reste là et que ça dorme », explique celle qui décrit son complice comme un porteur de souvenirs. Michel Lambert avait déjà commencé un travail de synthèse, mais il se sentait trop fatigué pour mener le projet seul. Élisabeth Cardin est arrivée au bon moment. Ensemble, ils ont su marier la plume poétique et l’amour de la forêt de l’une avec le bagage de connaissances de l’autre.

En croisade

Pour Élisabeth, cueilleuse, pêcheuse et chasseuse aguerrie, se réapproprier l’histoire de notre alimentation était le point de départ de ce projet imposant. « Le legs, c’est l’idée du livre. Que Michel lègue les savoirs que lui-même a été cherché chez les plus anciens, au présent. Il voit bien qu’il y a eu une déconnexion dans les années 1950, 1960 jusqu’à tout récemment. Il faut qu’on répare le pont de transmission parce qu’on est en train de ne plus savoir quoi faire de nos aliments, comment s’alimenter. C’est quand même grave quand c’est l’épicerie qui te dit quoi manger ! [Et] je trouve ça épouvantable, les boîtes de prêt-à-manger où tout est portionné en petits sachets. Tu n’apprends pas à cuisiner, à comprendre les saveurs. »

Elle n’en démord pas, l’impact des choix alimentaires devrait être enseigné à l’école. « Je ne suis pas du genre à dire : “OK tout le monde, on retourne dans les campagnes, on crée des écovillages et on fait notre yogourt.” Je ne veux pas que tout le monde ait des poules et des jardins. Mais il faut que l’alimentation devienne une priorité. Que l’on rattache tout à ça. »

À travers les pages qui abordent avec détail le récit de divers ingrédients de notre territoire, à commencer par l’érable, la morille et le bourgot, on sent cette volonté de donner envie aux gens d’entrer en relation intime avec la nature. « On dirait que l’alimentation, c’est le seul moyen d’y parvenir parce que c’est tellement omniprésent dans nos vies. Je n’ai pas ça dans le sang, la restauration, mais ça me tient à cœur parce que c’est un bon canal de diffusion des connaissances. »

Des connaissances et une sensibilité qui se transposent aussi dans les photographies de Philippe Richelet et les créations culinaires de l’ancien chef du Manitoba, Simon Mathys.

« Certains ingrédients des recettes, on ne les trouve pas à l’épicerie. Eh bien, c’est ça le livre : pourquoi on ne les trouve pas ? Pourquoi il y a juste 22 légumes de disponibles, alors qu’il y en a 600 qu’on pourrait avoir ? » questionne l’autrice.

Se disant en croisade, elle poursuit sa mission avec un essai sur l’autonomie alimentaire à paraître le mois prochain chez Atelier 10. Le temps des récoltes. Cultiver le territoire est un manifeste politique qui s’inscrit aussi comme une révolution personnelle et sentimentale sur le territoire et ses richesses oubliées. Et tout comme son livre coécrit avec Michel Lambert, ce deuxième ouvrage ne tombe pas dans la nostalgie. Il est plutôt un livre pour le futur.

« J’ai toujours pensé qu’on avait en nous des mémoires ancestrales, des mémoires collectives. À travers l’écriture créative, j’exprime cet objectif de travailler pour les autres, ceux qui vont naître plus tard, estime Élisabeth Cardin. On vit actuellement un moment difficile pour l’humanité, mais la nature est encore là. Résiliente. Je me sens connectée sur les choses essentielles. »

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