Déguster la forêt boréale, une branche à la fois, avec Herboréal

Benoit Valois-Nadeau Collaboration spéciale
«Le modèle proposé en herboristerie en est souvent un de jardin, avec des plantes européennes importées. Mais, moi, je ne suis pas une fille de jardin, mais de forêt», explique Mélanie Sheehy.
Photo: Sophie Gagnon-Bergeron, Canopée Médias «Le modèle proposé en herboristerie en est souvent un de jardin, avec des plantes européennes importées. Mais, moi, je ne suis pas une fille de jardin, mais de forêt», explique Mélanie Sheehy.

Ce texte fait partie du cahier spécial Plaisirs

Certains vont en forêt pour se détendre, d’autres pour observer la nature sauvage ou encore pour s’éloigner du brouhaha des villes. Dans le cas de Mélanie Sheehy, c’est d’abord pour y trouver son équilibre et remplir son garde-manger au passage. Alors que les conifères sont rois dans nos décors en cette période des Fêtes, regard sur une herboriste qui veut faire connaître la valeur culinaire de ces piliers de la forêt boréale.

Dans sa boutique Herboréal au centre-ville de Chicoutimi, Mélanie Sheehy offre un aperçu de l’immense garde-manger qu’est la forêt boréale : épices forestières, aromates, thés et tisanes, tous récoltés par elle et son équipe.

La forêt, elle la mange, la boit et s’en inspire.

« Jeune, j’ai eu l’occasion d’avoir la forêt comme terrain de jeu et ç’a m’a toujours suivi », témoigne la femme de 46 ans. « Au-delà d’un métier, c’est un mode de vie que j’ai choisi avec l’herboristerie. C’est vraiment le contact avec la nature et le désir de la comprendre davantage qui m’intéresse en premier lieu. »

Cette sensibilité toute particulière l’aura menée à l’herboristerie, l’art d’utiliser les plantes pour guérir. Un savoir qu’elle a affiné au fil de voyages et de contacts auprès des Premières Nations, avant d’aller se former auprès des sommités québécoises de la discipline. Rapidement, l’appel de la forêt s’est fait sentir.

« Le modèle proposé en herboristerie en est souvent un de jardin, avec des plantes européennes importées. Mais, moi, je ne suis pas une fille de jardin, mais de forêt ! »

C’est donc la forêt qui est devenue son jardin. D’avril à octobre, elle arpente les sous-bois du Saguenay–Lac-Saint-Jean et de la Basse-Côte-Nord, « à quatre pattes dans la mousse, la tête dans un nuage de mouches noires », mais toujours dans le respect du cycle naturel des plantes.

« Mon but ultime n’est pas de faire de l’argent. C’est d’entrer en relation avec la nature et de la valoriser, pour des gens qui n’ont pas l’occasion d’aller en forêt ou qui ne la connaissent pas, mais qui ont le goût de la découvrir. Je sers de pont entre les deux mondes. »

Photo: Sophie Gagnon-Bergeron, Canopée Médias Dans la boutique située au centre-ville de Chicoutimi, on retrouve épices forestières, aromates, thés et tisanes.

Mélanie Sheehy travaille aussi avec des restaurateurs, des distillateurs et des microbrasseurs du Saguenay pour leur faire découvrir les secrets de la flore locale : les petits fruits nordiques comme l’aubépine, l’amélanche, le sorbier ou le pimbina, ou encore ses conifères chouchous comme le pin blanc, le mélèze et l’épinette noire, espèce emblématique de la forêt boréale. En effet, que ce soit leurs bourgeons, leurs aiguilles ou leur écorce, selon les espèces, les conifères ont un grand potentiel en cuisine, notamment en pâtisserie, estime Mélanie Sheehy. Ils peuvent entre autres donner un « punch citronné » aux aliments qu’ils côtoient. Et, comme les agrumes, les « arbres qui restent verts tout l’hiver sont extrêmement riches en vitamine C ».

« Je vois ce partage des connaissances comme un service que je rends aux entrepreneurs locaux qui ont le goût de se démarquer avec des produits du terroir. J’aime les accompagner. Les restaurateurs, notamment, sont très novateurs. Ils démontrent beaucoup de créativité et d’ouverture. »

Attention : ressource fragile

Les produits de la forêt boréale demandent du doigté, non seulement en cuisine, mais aussi lors de la récolte. Ayant travaillé trois ans avec les coopératives forestières de sa région sur un projet d’inventaire des plantes médicinales, l’herboriste est bien au fait des méthodes de l’industrie.

Elle souhaite que la cueillette ne se transforme pas en coupe à blanc en version miniature. « Ce sont des plantes à croissance lente au sein d’écosystèmes où la présence humaine se fait sentir rapidement, explique-t-elle. Si trop d’entreprises se partagent le même territoire, ce n’est pas viable, on va épuiser la ressource. Nous sommes nordiques. Nous ne sommes pas en Amérique du Sud où l’on peut faire trois récoltes par année. »

L’entrepreneure prend soin de ses talles comme d’autres le font avec leurs potagers, donnant à certaines un, deux, voire cinq années de repos avant d’aller les visiter à nouveau. C’est sa façon de respecter le rythme de la nature et de maintenir son équilibre, quitte à décevoir quelques acheteurs.

« Des clients sont parfois frustrés parce que je ne peux pas leur fournir ce qu’ils veulent au moment où ils le veulent. Ça me fait rire, mais on voit que les gens sont un peu dénaturés et déconnectés. J’essaie de leur expliquer, doucement. Il faut comprendre que c’est saisonnier, que c’est précaire. Il faut en prendre soin. Je ne le dirai jamais assez. »

Manger son sapin de Noël

Après avoir décoré le sapin, pourquoi ne pas le manger ? Mélanie Sheehy a dans sa manche plusieurs recettes pour donner une deuxième vie à notre arbre de Noël (une fois les cadeaux déballés, évidemment).

Elle suggère d’abord d’expérimenter avec les aiguilles. « Si elles sont fraîches, on peut les inclure dans un pesto, moitié aiguilles, moitié basilic », dit-elle avec enthousiasme. Une fois séchées, les aiguilles peuvent être réduites en poudre et être incorporées à différentes recettes pour ajouter un goût caractéristique.

Les branches infusées peuvent quant à elles être utilisées pour donner un goût unique aux boissons de Noël.

Finalement, si les Fêtes vous ont épuisés, Mélanie Sheehy fabrique même des oreillers ergonomiques remplis d’aiguilles de sapins.