Alexandre Guérin veut percer la coquille des noix du Québec

Benoit Valois-Nadeau Collaboration spéciale
«Les noix représentent 15% des revenus de l’entreprise», explique Alexandre Guérin, qui récolte lui-même trois tonnes de fruits à coque chaque année.
Photo: Prendre Racine «Les noix représentent 15% des revenus de l’entreprise», explique Alexandre Guérin, qui récolte lui-même trois tonnes de fruits à coque chaque année.

Ce texte fait partie du cahier spécial Plaisirs

Il faut avoir la tête dure pour produire des noix au Québec. C’est le cas d’Alexandre Guérin, propriétaire de l’entreprise Prendre Racine, qui offre les fruits des noyers et des chênes sur les étals depuis bientôt cinq ans. Un travail de moine qui s’inscrit dans une volonté de diversification de la production alimentaire québécoise à long terme.


Pourquoi les noix du Québec ne sont-elles pas plus présentes sur nos rayons ?

« Parce que c’est de la job ! » résume simplement Alexandre Guérin.

Du travail, il en faut beaucoup, pour peu de rendement.

Faisons le calcul : Alexandre, géographe de formation, récolte lui-même trois tonnes de fruits à coque chaque année. De ce nombre, seuls 40 kilos de noix sont consommables à la fin de la chaîne de production.

Il faut non seulement cueillir les fruits, mais aussi les ouvrir, puis les nettoyer et les faire sécher.

Et d’abord les trouver.

Chasse au trésor

En attendant que les arbres qu’il a plantés sur sa terre de Charette, près de Shawinigan, soient arrivés à maturité, ce passionné effectue sa cueillette… en automobile, se déplaçant chez des particuliers de la région de Québec, de la Mauricie, du Centre-du-Québec et de la Montérégie.

Lorsqu’il repère un arbre intéressant, il frappe à la porte du propriétaire, se présente, carte professionnelle en main, et explique tout bonnement sa démarche.

« Environ 80 % du temps, les gens me laissent faire, raconte Alexandre Guérin, qui offre des produits de Prendre Racine en échange. Souvent les gens ne savent pas qu’ils ont un arbre à noix. Ou ils ne les cueillent pas et décident de les laisser aux écureuils. »

Une fois la récolte terminée, l’agriculteur doit retirer le brou de la noix (enveloppe externe, comme une pelure d’orange), nettoyer la noix sous un jet à haute pression, la faire sécher à température ambiante pendant trois mois, puis la casser à l’aide de son « Master Nut Cracker ». Tout cela à la main, une noix à la fois.

L’agriculture a besoin de changement. L’autosuffisance, c’est de la grosse logique. On va vers ça, et je veux en faire partie. Une noix à la fois s’il le faut.

 

Ajoutez à cela que les noix du Québec sont particulièrement coriaces — pour résister au climat froid — et peu productives.

« Pour un fruit de la même taille, la noix de Grenoble pèsera sept grammes, contre deux grammes pour le noyer noir et un gramme pour le noyer cendré », illustre Alexandre Guérin.

Alors, pourquoi s’acharner ?

« Parce que ça pousse chez nous, parce que le monde aime ça, parce que ça fait partie de notre terroir, parce que c’est local, et que c’est bon pour la santé, énumère-t-il sans hésiter. Tout le monde devrait manger des noix ! »

L’ancien chargé de projet en environnement n’est pas le seul à l’affirmer. Le Club des producteurs des noix comestibles du Québec compte une vingtaine d’entreprises productrices, et leur nombre va en augmentant.

« Sans chauvinisme, je peux affirmer qu’on a parmi les meilleures noix au monde. Je ne suis pas gêné de le dire. »

La diversité d’abord

Pour répandre la bonne nouvelle, Alexandre Guérin se fait aussi pépiniériste. Prendre Racine propose des semis de noyers et de noisetiers, « l’arbuste le plus populaire au Québec en ce moment », en plus de fruits, de légumes, de végétaux utiles, d’épices, de tisanes et d’aromates tirés de la forêt boréale. Diversité est le mot d’ordre.

« Les noix représentent 15 % des revenus de l’entreprise. Ce ne sera jamais mon revenu principal, et ce n’est pas mon but, dit l’agriculteur. Un “dragon” me dirait peut-être d’axer sur un seul produit, d’en faire une vache à lait et de faire rouler mon entreprise là-dessus, mais ce n’est pas ça mon objectif. La diversité de mes ventes et de mes produits me permet d’avoir une certaine résilience. »

Cette résilience lui a permis de traverser la crise de la COVID-19, même s’il a perdu 80 % de ses points de vente en raison de la fermeture des marchés publics. Elle lui sera très utile aussi pour surmonter la crise climatique, croit-il. « On traverse présentement la plus grande extinction d’espèces animales et végétales de l’histoire. Mon objectif, c’est de faire de mon entreprise et de ma terre un puits de biodiversité. C’est tout le contraire des monocultures. »

Cuisine à la noix

Les façons d’intégrer les noix du Québec à son alimentation sont nombreuses, selon Alexandre Guérin.

La farine de glands de chêne, l’un de ses produits fétiches, peut notamment être incorporée à des recettes classiques de pain, de biscuits, de crêpes ou de muffins pour un apport nutritif plus important. Cette farine sans gluten est riche en minéraux, en fibres et en vitamines.

Le fondateur de Prendre Racine recommande également la noix de noyer noir pour rehausser sauce, salade ou plat de charcuterie. « Certains chefs la comparent à la truffe. C’est un goût complexe en bouche. Elle ne possède pas qu’une seule saveur. Elle évoque tour à tour le fromage, le raisin et le champignon. »