Laisser sortir le créateur culinaire en nous

À travers ces non-recettes, Véronique Bouchard voulait montrer comment adapter notre consommation au garde-manger québécois.
Isabelle Michaud À travers ces non-recettes, Véronique Bouchard voulait montrer comment adapter notre consommation au garde-manger québécois.

Tandis que les livres de cuisine gardent leur place au sommet des ventes année après année, les propositions de produits transformés et de prêt-à-manger ne cessent de se multiplier. Entre les deux, le besoin d’un retour aux sources, aux bases culinaires et aux matières premières émerge. C’est ce que présente Véronique Bouchard, copropriétaire de la ferme biologique Aux petits oignons, dans son « anti-livre de cuisine traditionnel » Cuisiner sans recettes, un ouvrage qui veut faire sortir le cuisinier qui sommeille en nous.

« La cuisine, c’est un environnement où j’ai grandi, où j’ai participé très jeune. J’ai le souvenir d’être assise sur le comptoir pendant que ma mère cuisinait. Ou de moi qui jouais avec les plats. Étonnamment, ma mère suivait les recettes à la lettre ! Elle est chimiste de formation et s’il fallait deux tasses, elle mettait ses yeux vis-à-vis de la ligne pour avoir [la quantité exacte], comme si elle faisait une formulation chimique », relate Véronique Bouchard, sourire dans la voix.

Maman et fermière de famille depuis 15 ans à Mont-Tremblant, c’est à travers la curiosité de ses enfants et les questions des abonnés à ses paniers bios qu’elle a saisi l’importance d’un tel livre. « Je me suis dit : au lieu de donner du poisson, je vais leur apprendre à pêcher ! » Cette prémisse s’est transposée sur 216 pages de conseils, de techniques et de réflexions pour développer ses instincts. « Pour moi, la cuisine doit être simple et efficace. »

En plus de proposer certaines bases, comme le pain et le yogourt faits maison, des pistes sur les méthodes de conservation des aliments et la saine alimentation, Véronique Bouchard y partage des concepts de recettes variables selon la saison et le contenu du réfrigérateur. « J’ai extrait la logique derrière les recettes et je donne des méthodes de préparation, les proportions à suivre. C’est comme si c’était des méthodes d’improvisation culinaire. C’est à la portée de tous. »

À travers ces non-recettes,Mme Bouchard voulait montrer comment adapter notre consommation au garde-manger québécois. Elle tenait aussi à donner confiance à ceux qui ne se laissent pas le droit d’inventer et qui tiennent absolument à suivre une recette. Selon elle, c’est en partie parce que la créativité n’est pas assez valorisée. « À l’école, si tu n’es pas bon en arts, c’est pas grave, mais il faut que tu sois bon en maths », illustre-t-elle.

L’idée d’improviser avec ce que l’on a sous la main est venue par le fait même une solution contre le gaspillage alimentaire, objectif actuel s’il en est un. La clé : redonner leur juste valeur aux aliments. En reconnaissant les gens et les ressources nécessaires pour produire la nourriture, il se dégage un sentiment de gratitude, explique celle qui estime que notre économie agroalimentaire à grande échelle dépersonnalise notre rapport aux aliments. « Quand on connaît le boulanger et qu’on sait qu’il fait le pain durant la nuit, c’est pas mal plus difficile de le gaspiller. »

Militantisme

« Je n’ai suivi aucun sentier déjà battu. Ce livre-là est à l’image de mon parcours personnel, laisse-t-elle tomber à propos de ce bouquin qui se positionne entre l’essai et le pratico-pratique livre de cuisine. C’est une création de ce qui m’habite comme convictions. Je suis une leader positive et j’ai besoin d’être dans l’action positive », souligne Véronique Bouchard, ajoutant embrasser son passé de militante politique.

C’est son besoin de « canaliser [son] indignation » qui l’a fait plonger dans l’agriculture biologique, un modèle où les relations avec les autres maraîchers sont basées sur l’entraide plutôt que « l’exploitation des terres et des humains ».

On sent en elle le besoin criant de dénoncer haut et fort les inégalités sociales dans l’univers agroalimentaire. Et son questionnement sur le retrait des cours d’économie familiale dans lequel les jeunes apprenaient entre autres les bases de la cuisine. « On est dans un marché économique qui se charge de cuisiner pour nous et de nous nourrir », déplore-t-elle.

Espérant susciter une prise de conscience et amener les gens à passer à l’action, « de façon positive, dans le plaisir », Véronique Bouchard estime que la société est mûre pour du changement. « On va être nourri humainement. »

Cuisiner sans recettes. Guide de résilience alimentaire

Véronique Bouchard, Éditions Écosociété, Montréal, 216 pages, en librairie le 28 octobre