À la recherche du thon perdu... en Gaspésie

Émélie Bernier Collaboration spéciale
D'aussi loin qu’il se souvienne, Gino Lelièvre a toujours adoré la mer, sans doute un legs de son père capitaine.
Photo: Fabrice Gaëtan D'aussi loin qu’il se souvienne, Gino Lelièvre a toujours adoré la mer, sans doute un legs de son père capitaine.

Ce texte fait partie du cahier spécial Plaisirs

Fils et petit-fils de pêcheurs, Gino Lelièvre, 47 ans, a engendré des enfants amoureux de la mer. Élie-Charles, 15 ans, a d’ailleurs profité avec joie du congé forcé imposé par la COVID-19 pour faire sa première saison complète et Jean-Thomas, 8 ans, grimpe à bord dès que l’occasion se présente. Ensemble, ils quittent la terre ferme et partent à la pêche au crabe souvent, au thon rouge parfois. Les yeux de ces trois générations de Lelièvre s’allument comme des fanaux quand la mer s’invite dans la conversation…

D'aussi loin qu’il se souvienne, Gino Lelièvre a toujours adoré la mer, sans doute un legs de son père capitaine, Jean-Élie. Ce dernier est de toutes les sorties de pêche et le sera « tant que la santé le permettra ». C’est toujours le paternel qui tient le gouvernail, que les Lelièvre pêchent le crabe, leur principal gagne-pain, ou le thon rouge.

Les Lelièvre sont détenteurs depuis 15 ans d’un des 53 permis de pêche au thon délivrés au Québec par le ministère fédéral Pêches et Océans (MPO). Classé « espèce en voie de disparition » en 2011, l’imposant poisson a été retiré de la liste des espèces en péril en 2017. Les captures sont réglementées par la Loi sur les pêches et les détenteurs de permis ne peuvent capturer que deux ou troisde ces géants par an. La saison ne dure que quelques mois et connaît son apogée au mois de septembre.

Jean-Élie Lelièvre se rappelle avec précision le sort réservé aux thons rouges pêchés dans sa prime jeunesse.« Ça ne nous disait rien ! Quand on en pêchait, par accident plus qu’autrechose, on allait les porter au dépotoir. Des fois, y en a qui se découpaient un steak… » raconte en riant le gaillard septuagénaire. Puis, au détour des années 1970, l’imposant poisson disparaît presque complètement des eaux de la péninsule, sans qu’on s’explique très bien pourquoi. Son retour suscite aussi quelques hypothèses. « Il y a plus de nourriture, peut-être que les eaux sont plus chaudes… » se réjouit le loup de mer.

Car la pêche du Thunnus thynnus, le thon rouge de l’Atlantique, est exaltante, parole de Lelièvre !

Celle-ci débute vers la fin de l’après-midi. Le bateau largue les amarres, à destination du banc de Miscou, situé à quelque 25 miles nautiques — ou 2 heures 30 au large —, ou bien il longe la côte vers Pabos, à une heure au sud de Grande-Rivière, en Gaspésie.

En chemin, on fait provision de maquereaux qui serviront d’appâts.

Gino qualifie de magique le moment où le thon fait son apparition. Ce passionné de chasse à l’orignal n’hésiterait pas une seconde s’il devait choisir entre la traque de la« bête lumineuse » ou celle du gigantesque poisson à sang chaud.« C’est un athlète de nos mers ! Quand on entend la moulinette, qu’on voit le banc de 50, 70 poissons arriver sur le sondeur, même s’il est 3 h du matin, tout le monde revient à son poste en quelques secondes, l’adrénaline dans le tapis ! »

Débute alors le face-à-face. Le capitaine manœuvre avec précision. Le pêcheur empoigne la canne, commence à « riler ». Sous la surface, le poisson n’a pas l’intention de se rendre sans riposter…

Ce n’est que lorsqu’il est enfin extirpé des flots qu’on mesure l’ampleur du « trophée », qui peut peser jusqu’à 1200 livres et mesurer jusqu’à 10 pieds. Le quota de l’année est généralement atteint en une seule sortie. « Certains pêcheurs ont déjà mis huit heures à rentrer un poisson qui avait envie de se battre, mais la semaine passée, on en a sorti un en 22 minutes ! Une vraie histoire de pêche ! »

Des liens privilégiés

Depuis deux ans, les contraintes imposées par la protection de la baleine noire compliquent la pêche et réduisent le terrain de jeu des pêcheurs, mais le jeu en vaut encore la chandelle, selon Gino Lelièvre. « Il y a des zones où on ne peut plus aller, et ça fait que tout le monde se ramasse dans le même coin », déplore le pêcheur, qui n’est pas parvenu à prendre son quota de crabe cette année.

Tous les thons capturés par les Lelièvre prennent la route de Montréal et atterrissent sur les plans de travail de Normand Laprise et de son équipe. Le chef du Toqué, du Beau Mont et de la Brasserie T et les Lelièvre cultivent des liens d’affaires et d’amitié depuis six ou sept ans maintenant. « C’est notre seul client. Je suis content parce qu’avec Normand, je sais que mon thon est traité avec amour », résume Gino Lelièvre.

Plusieurs pêcheurs cultivent comme les Lelièvre des liens privilégiés avec des restaurateurs. S’ils n’arrivent pas à dénicher « leur » Normand Laprise,les pêcheurs de thon voient leurs prises expédiées vers le marché de Boston et, bien souvent, le profit s’évapore en chemin. « On souhaite tous que nos poissons restent au Québec, parce que c’est dommage d’être à la merci des marchés américain et asiatique. »

Les Lelièvre travaillent à offrir àleur client le poisson le plus frais possible. « On s’arrange pour le rentrer au port le lundi. On ne fait que l’éviscérer et il part entier dans un camion réfrigéré. Il arrive en ville le mardi », résume Gino Lelièvre, visiblement fier de faire rayonner sa Gaspésie chérie jusque dans les assiettes des gourmets des villes…

Un fruit de la mer défendu ?

À ceux qui pourraient être tentés de l’accuser de pêcher un poisson rare, Gino Lelièvre rétorque sans se prendre les pieds dans les fleurs du tapis.

« Je viens de la Gaspésie, d’un village de pêcheurs, et la pêche est mon mode de vie ! Je ne pêcherais pas le thon si je croyais mettre l’espèce en péril. On pense aux générations futures et on respecte nos quotas, qui sont établis par des scientifiques du MPO. En général, ils sont plus sévères que lousses ! »

Seulement 0,00075 % de tout le thon rouge pêché sur le globe est capturé au Québec, selon les estimations. En prenant contact avec un poissonnier de Montréal il y a quelques années, Gino s’est toutefoisheurté à un mur inattendu. « En ville, ils sont loin de notre réalité et prennent l’opinion publique très au sérieux. Ce poissonnier ne voulait carrément pas risquer de froisser des clients en mettant notre thon dans son comptoir ! Je pense que les gens mélangent tout. Les nouvelles qui viennent de l’Europe, de l’Asie, où il y a du braconnage et de la surpêche, ne concernent pas la Gaspésie ! »

La consommation de thon rouge en Gaspésie est encore plutôt marginale, mais le poisson regagne peu à peu ses lettres de noblesse auprès des descendants des pêcheurs qui les jetaient aux ordures il n’y a pas si longtemps. « On a un pêcheur ici qui débite le poisson et le distribue aux restaurateurs, mais on ne peut pas en acheter à l’épicerie », dit celui qui rêve du jour où le thon gaspésien trônera en bonne et due place dans les étals locaux et contribuera à la renommée gourmande grandissante de sa Gaspésie.

Entre le dépotoir et la table chic du Toqué, il doit bien y avoir une petite place pour que les Gaspésiens puissent enfin, eux aussi, apprécier à sa juste valeur ce délicieux fruit défendu de leur mer…

Pour se rapprocher du fleuve…

Quelques poissonneries où trouver les produits de la mer d’ici !

Les Délices de la mer
Dans les trois succursales des Délices de la mer (au marché Jean-Talon, à Montréal, à Boucherville et au Grand Marché de Québec), on retrouve des produits de la Gaspésie, de la Côte-Nord, des îles de la Madeleine et des Maritimes. Au gré des saisons et des arrivages, les pétoncles frais, les éperlans, les moules, le flétan, le turbot ou encore le sébaste seront mis à l’honneur aux Délices de la mer.


Fous des Îles
Cette poissonnerie montréalaise propose une belle sélection de poissons d’élevage — respectueux de l’environnement, sans hormones de croissance ni antibiotiques — ou sauvages, ainsi que plusieurs variétés d’huîtres, dans ses deux succursales (rue Beaubien Est et rue Fleury Ouest). Ayant à coeur l’environnement et le renouvellement des ressources marines, cette poissonnerie est certifiée Fourchette bleue.


Pêcheries Raymond Desbois
Située à Québec, cette poissonnerie vend principalement ce qui est pêché par ses propriétaires. Crabe des neiges, crevettes nordiques, homard et autres poissons de fonds arrivent donc à la poissonnerie sans intermédiaire !