Les camerises de la résilience

Geneviève Vézina-Montplaisir Collaboration spéciale
Le <i>Bella Desgagnés</i> est la desserte maritime qui permet de relier et d’approvisionner les villages de la Basse-Côte-Nord et de les faire découvrir aux touristes.
Photo: Tourisme Côte-Nord Le Bella Desgagnés est la desserte maritime qui permet de relier et d’approvisionner les villages de la Basse-Côte-Nord et de les faire découvrir aux touristes.

Ce texte fait partie du cahier spécial Plaisirs

En juillet, Caribou et les publications spéciales du Devoir vous invitent à bord du Bella Desgagnés, la desserte maritime de la Basse-Côte-Nord, et relatent chaque semaine une rencontre faite en chemin. Quatrième et dernière escale : La Tabatière, 1554 kilomètres de Montréal, 129 habitants.

 
  

Dans le stationnement du quai de La Tabatière, il y a quelques voitures, dont une qui retient notre attention. Son coffre est ouvert et deux femmes s’adonnent à de la vente de marchandises. Gelée de camerises et confiture de chicouté sont quelques-uns des produits d’Agro Gros-Mécatina qui s’échangent entre les sympathiques vendeuses et les touristes du Bella Desgagnés qui débarquent pour se dégourdir les jambes.

Au milieu de tout ce beau monde, il y a Wanita Jones, qui nous attend à côté de son pick-up pour nous faire visiter les installations du projet Agro Gros-Mécatina, qui a insufflé un vent de fraîcheur dans sa communauté et dont elle est responsable. Ce projet d’agriculture est né en 2012, après que l’usine de transformation de poisson et de fruits de mer, alors la principale activité économique de la communauté, a eu fermé ses portes.

« Une soixantaine de personnes se sont retrouvées sans travail. À cette époque, nous étions en crise, se souvient Wanita. Avec différents partenaires, dont le MAPAQ, plusieurs scénarios se sont dessinés afin de permettre à la communauté de reprendre le dessus, dont celui de développer un projet d’agriculture. À la base, nous sommes une communauté de pêcheurs, mais on s’est dit : “Pourquoi pas ?”»

Le défi était immense, et il l’est toujours. Au départ, il a fallu débroussailler la forêt dense qui s’agrippait au terrain choisi et y amener de la terre pour créer un sol riche en nutriments. Tout cela s’est fait à la main. Le terrain en question se trouve dans une petite vallée entre deux montagnes pour tenter de protéger du froid la serre, les deux tunnels, le jardin, les arbustes de camerises et le projet expérimental de culture de chicouté.

Photo: Geneviève Vézina-Montplaisir Un jeune plan de camerises

« Notre but est de pouvoir approvisionner notre communauté en produits frais, explique la responsable du projet, mais pour que nous puissions soutenir cette démarche, il fallait qu’elle soit viable. Et c’est comme ça que le projet de culture de camerises est arrivé. Nous avons présentement 6000 arbres fruitiers dans notre verger. Chaque année, on essaie d’en doubler le nombre. Nous avons récolté plus de 7000 livres de camerises l’an passé, et 120 000 livres cet été. C’est excitant, ça a beaucoup augmenté ! »

Les légumes frais qui poussent dans la serre, sous les tunnels et dans le jardin d’Agro Gros-Mécatina, trouvent rapidement preneurs quand ils arrivent sur les tablettes de l’épicerie du village. En effet, les produits frais s’y font rares, l’épicerie étant approvisionnée par le Bella Desgagnés.

« L’an passé, à notre vente de fin de saison, on avait à liquider à peu près le tiers de notre récolte de l’année et tout s’est vendu en une heure ! », raconte Wanita Jones.

Cette année, on retrouve dans la serre des plants bien garnis de concombres, de poivrons, de fraises et de navets. À l’extérieur, il y a les pommes de terre.

C’est un petit miracle, nous explique Wanita, car la pompe de la serre s’est brisée récemment, et la serre a été inondée. Elle pensait tout perdre, mais elle et ses employés ont réussi in extremis à sauver quelques plants.

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Tout à apprendre

Ici, la persévérance et le système D sont de mise, car la plupart des employés — ils sont une quinzaine — découvrent les joies du jardinage et ont tout eu à apprendre.

« Il ne faut pas oublier que la plupart d’entre eux travaillaient dans une usine de transformation de poisson avant, souligne Wanita. Il y a de l’enthousiasme, mais c’est sûr qu’il y a aussi un peu de stress. Quand ils commencent à voir les résultats, ils sont fiers. »

Wanita aussi a eu tout à apprendre de la culture des légumes et des camerises. « Pour moi, c’est un gros défi, car je n’avais jamais fait de jardinage, explique celle qui est revenue il y a six ans dans son village natal pour prendre en charge le projet, après avoir vécu en Nouvelle-Écosse et au Labrador. Je suis en relation avec des agronomes qui me donnent des conseils, mais ce n’est pas la même chose que s’ils pouvaient venir sur place. On a plein d’équipements dont on ne sait pas trop quoi faire… »

On sent beaucoup de résilience chez la responsable du projet. Outre le manque d’expertise, elle a aussi à faire tout un travail d’éducation afin de faire connaître son produit vedette, la camerise, dont les plants de différentes tailles s’étendent autour de nous alors que nous visitons les champs.

« Elle ne pousse pas ici normalement, donc il faut enseigner aux gens quoi faire avec, raconte-t-elle. On a fait un partenariat avec Nutrition Nord pour développer des recettes santé avec ce petit fruit. Nous faisons aussi des dégustations à l’épicerie pour que les gens puissent y goûter. Notre but est d’en exporter, mais il n’y a pas encore de marché, et le transport est cher. On veut aussi à terme vendre les plants. C’est un projet ambitieux ! »

Bref, les idées ne manquent pas pour Wanita, qui tente de garder le sourire et de ne pas se laisser décourager devant l’ampleur des défis auxquels elle fait face.

« C’est difficile, mais c’est un projet porteur sur un site magnifique. J’aurais aimé revenir ici et avoir une vie tranquille, mais ce n’est pas le cas ! Revenez me voir l’année prochaine, et on verra où on en sera ! »

Une première en Amérique du Nord

Dans le projet d’Agro Gros-Mécatina, il y a un sous-projet unique soutenu par le Centre d’expérimentation et de développement en forêt boréale (CEDFOB) : celui de développer pour la première fois la culture de la chicouté. La plante qui pousse à l’état sauvage sur la Côte-Nord développe un seul fruit — à l’apparence d’une framboise, mais au goût et à la couleur de l’abricot —, qui peut mettre de quatre à sept ans avant de pousser. Le projet ayant débuté en 2015, on a pu voir seulement de minuscules plantes lors de notre visite dans cet incubateur de chicouté. Avec ce projet, le CEDFOB et Agro Gros-Mécatina souhaitent voir si la culture du fruit vedette de la Côte-Nord peut être possible et espèrent augmenter le taux de survie des plants. Un projet à suivre…