Randy, le libre pêcheur

Geneviève Vézina-Montplaisir Collaboration spéciale
Randy Anderson devant son bateau l’<em>Ocean Breeze</em>, accosté au quai de Kegaska
Photo: Véronique Leduc Randy Anderson devant son bateau l’Ocean Breeze, accosté au quai de Kegaska

Ce texte fait partie du cahier spécial Plaisirs

En juillet, Caribou et les publications spéciales du Devoir vous invitent à bord du Bella Desgagnés, la desserte maritime de la Basse-Côte-Nord, et relatent chaque semaine une rencontre faite en chemin. Deuxième escale : Kegaska, 1239 kilomètres de Montréal, 127 habitants.


Randy Anderson nous attend droit et fier sur le quai à notre débarquement du Bella Desgagnés. Le petit village de Kegaska est baigné dans une belle lumière rosée de coucher de soleil de fin d’été. Randy nous sert fermement la pince et nous demande avec un grand sourire : « Qu’est-ce que voulez savoir ? » C’est qu’il n’a pas l’habitude de se faire questionner par des journalistes sur son tier : pêcheur.

En fait, on veut tout savoir, car il est rare qu’on puisse discuter avec un de ceux qui nous permettent de déguster du crabe des neiges le printemps venu. Si Randy peut prendre le temps de jaser avec nous et de nous faire faire le tour du capitaine de son bateau, l’Ocean Breeze, c’est que sa saison est terminée.

Demain, il va sortir une dernière fois en mer faire de la pêche sentinelle pour un programme expérimental de l’Association des pêcheurs de la Basse-Côte-Nord visant à récolter différentes données sur les stocks de morue. Ensuite, il restera jusqu’en novembre à Kegaska pour travailler sur son bateau et entretenir ses équipements de pêche avant de les remiser pour la saison froide, qu’il passeradans sa maison de Saint-Augustin, un autre village de la Basse-Côte-Nord, situé à 220 kilomètres de là. Il occupera son hiver à faire de la trappe pour les fourrures.

« Je suis né à Tête-à-la-Baleine [un autre village de la Basse-Côte-Nord]. Ma femme vient de Saint-Augustin. Je l’ai rencontrée pendant un tournoi de hockey. Tout le monde se rencontre comme ça dans les villages de la Basse-Côte ! Ça commence le vendredi après-midi et ça finit le dimanche soir. Il y a des danses et des animations. Les villages peuvent se côtoyer davantage pendant l’hiver à cause de la route blanche qui lesrelie et que les gens empruntent à motoneige », explique-t-il.

Il reviendra dans sa maison de Kegaska avec sa femme, qui s’occupe de l’administration de leur entreprise, en avril, pour la saison du crabe, qui dure environ 14 semaines. Cela fait 25 ans qu’il vient y pêcher, et avant lui, son père faisait de même. « Je suis habitué à ces deux vies dans deux villages. Quand j’étais jeune, ma famille habitait à Tête-à-la-Baleine. Mon père, originaire d’Harrington Harbour, allait y pêcher. Donc, chaque été, après l’école, on déménageait là pour la saison de la pêche. »

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Le rythme de la pêche

Dans le village de Kegaska, on compte six propriétaires de bateau avec un permis de pêche au crabe. Pendant la saison, il y a d’autres pêcheurs qui montent d’ailleurs sur la Basse-Côte-Nord pour pêcher dans la zone qui leur est attribuée. Le village vit alors au rythme de la pêche.

« Quand je pêche le crabe, je pars de chez moi à minuit. Ça me prend environ deux heures pour me rendre à mes casiers. Je peux faire des sorties deux à trois fois par semaine d’une durée de 23 heures, sans dormir », nous explique-t-il en nous faisant visiter la cale de son bateau, où on trouve des couchettes pour ses deux employés.

À chaque visite en mer, c’est 85 casiers qui seront remontés à la surface, avec environ 200 crabes par casier. Les crustacés seront déchargés directement dans des camions qui prendront la route de l’usine de transformation de Baie-Trinité, située à plus de 500 kilomètres au sud. La réalité était bien différente avant que la route 138 ne relie Kegaska à Natashquan, en 2013.

« Avant, on rentrait au quai et on devait transférer nos stocks dans un autre bateau qui montait jusqu’à Natashquan pour les charger dans un truck. C’était plus compliqué et notre produit n’était pas aussi frais, explique Randy. Avant la route, si j’avais un bris mécanique, il fallait que je fasse arriver mon équipement paravion ou je devais prendre un quatre-roues et faire la route par la plage jusqu’à Natashquan. De là, je devais prendre mon véhicule — que je laissais toujours là-bas — pour aller chercher mes affaires à Sept-Îles, à quatre heures de route ! »

Malgré un accès maintenant facilité à la « ville », Randy Anderson a rarement des envies de vie citadine et de bitume.

« Je ne suis pas un gars pour la ville. Je n’ai jamais eu le goût de vivre ailleurs qu’ici, parce qu’ici, t’es libre… »