À la nôtre !

Chronique de Christian Bégin Collaboration spéciale
«J’ai l’impression que nous assistons à l’érection de beaucoup d’Églises de pensées, aux préceptes à la fois mouvants, élastiques et paradoxalement stricts et de plus en plus intransigeants».
Illustration: Julie Larocque «J’ai l’impression que nous assistons à l’érection de beaucoup d’Églises de pensées, aux préceptes à la fois mouvants, élastiques et paradoxalement stricts et de plus en plus intransigeants».

Ce texte fait partie du cahier spécial Caribou

Un régime alimentaire végétalien plutôt qu’omnivore ? Du lait d’amandes au lieu du lait de vache ? L’animateur, auteur et comédien Christian Bégin, amateur de « vino », s’interroge sur la définition de manger santé.

Alors, c’est ça. Ça commence là là.C’est à mon horaire. On va jaser vous et moi, quelques fois, ici. Rien de scientifique, mais un engagement rigoureux quand même. Une invitation à partager mes questions et réflexions autour des thèmes de l’alimentation, de la gastronomie, de l’agriculture. Une conversation. C’est un mot à la mode. Si vous voulez, on va s’y essayer. À la conversation.

On m’a proposé ceci pour commencer : la santé. Comment ce qu’on mange a ou peut avoir un effet, positif ou négatif ou les deux, sur notre santé individuelle et sur la « santé de la planète ». Je mets ça entre guillemets exprès. J’ai d’la misère avec cette organisation des mots des fois : une planète en santé. Manger santé. Aliments santé.

Je sais pas trop c’que ça veut dire tellement c’est utilisé à toutes les sauces. Pis pas toujours des sauces santé justement. Des fois, les mots sont le mauvais cholestérol de la pensée. Je trouve. Je vais dire ça souvent ici : « Je trouve », « J’ai l’impression que… », « Il me semble que »… Mais jamais « Je crois ». Jamais. J’expliquerai pourquoi un peu plus bas.

Allons à la source. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) donnecette définition du mot « santé » :« La santé est un état de bien-êtrephysique, mental et social complet et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité. »

OK. C’est pas juste une question de gluten, de lactose, de légumes, de fruits, de nombre de portions, de viande, de gras, de sucre, de pas d’alcool, de kombucha, de rhume, de yoga, de la COVID-19 ou de Pilates.

Pourtant, dans le discours ambiant, en ce moment, j’ai l’impression que nous assistons à l’érection de beaucoup d’Églises de pensées, aux préceptes à la fois mouvants, élastiques et paradoxalement stricts et de plus en plus intransigeants. J’ai l’impression donc que la santé se définit en fonction de croyances, de convictions personnelles, d’intentions et de préjugés multiples. Plutôt que de l’aborder de façon « holistique », il me semble que nous la contraignons, la compactons dans des mots ou des concepts « silos » souvent très restrictifs, limitatifs.

On converse là.

L’OMS — qui n’est pas non plus une référence sans faille — avanceaussi que bien des facteurs influent sur la santé ou la définissent.

Par exemple : le niveau de revenu et le statut social ; les réseaux de soutien social ; la scolarité et l’alphabétisme ; l’emploi et les conditions de travail ; les environnements sociaux ; les environnements physiques ; l’hygiène de vie et la capacité d’adaptation personnelles ; le développement sain des enfants ; le patrimoine biologique et génétique ; les services de santé ; le sexe ; la culture.

Quand un être humain est malade, c’est que l’équilibre entre ces différents facteurs est rompu ou compromis. Il ne s’agit pas seulement de facteurs physiologiques. C’est souvent pas seulement une question de virus ou de courants d’air (!) ; c’est toujours une question d’équilibre fragilisé. Il en va de même pour la planète.

Que ce soit pour soi ou pour la planète, les excès ne sont bons en rien.

Le lait d’amandes venu de la Californie n’est pas la solution au lait de vache produit ici. Les avocats du Mexique font un guacamole délicieux, mais écologiquement discutable. La recherche génétique pour que les vaches émettent moins de méthane… J’ai-tu besoin d’aller plus loin ?

Il faut savoir que 80 % de la production du lait d’amandes nous vient de la Californie et que cette culture extensive — sa consommation a connu une augmentation de 250 % entre 2010 et 2015 ! — précarise les réserves d’eau potable dans un État déjà pauvre de cette ressource et soumis à des sécheresses récurrentes. Il faut savoir que les avocats du Mexique font l’objet d’une business récupérée par le crime organisé et que les conditions de travail de celles et ceux qui œuvrent àleur culture sont indécentes. Il faut savoir que si on multiplie à l’infini les usines à vaches, si on ne met pas un terme aux élevages industriels et qu’on ne diminue pas notre consommation de viande de façon draconienne, les vaches à faibles émissions de méthane, c’est un pet dans l’eau chaude.

Ce ne sont que des exemples. Je ne les cite pas pour « gagner mon point ». Ce n’est pas ici : « À la fin de l’envoi, je touche » de Cyrano. Je vais essayer du mieux que je peux, avec vous, de ne jamais me draper dans les convictions d’un savoir sourd. Deal ?

Alors, la santé ?

Il me semble que tout est dans l’équilibre, la diversité, les circuits courts, l’autosuffisance alimentaire, la diminution de la consommation… le gros bon sens quoi. Il m’semble…

Un régime alimentaire omnivore insouciant n’est pas plus défendable qu’un régime végétalien aveugle.

Je finis avec ça aujourd’hui…

Pis là, on jase. Pour vrai. On discute. En dehors de nos Églises. De nos convictions. De nos croyances. On jase. Ensemble. Pour la suite du monde.

À bientôt.

Suivez Christian Bégin qui publiera une chronique dans chacun des numéros de la série Caribou-Le Devoir