Des vignerons qui font le saut dans le bio

Elizabeth Ryan Collaboration spéciale
     Les moutons du Vignoble de la Bauge, en Estrie
Sophie Gélinas Les moutons du Vignoble de la Bauge, en Estrie

Ce texte fait partie du cahier spécial Caribou

Et si pour changer le monde, il suffisait de boire à la fois biologique et local ? Pas si simple, car au Québec, les vignobles certifiés biologiques ne courent pas les rues, et leurs produits sont rares et peu distribués. La bonne nouvelle cependant pour les consommateurs, c’est que le vent est en train de tourner. Incursion dans la réalité de trois propriétaires québécois qui font des gestes concrets pour améliorer leur bilan environnemental.

Bio depuis le jour zéro

Lorsque les scientifiques Ève Rainville et Marc Théberge ont décidé de passer du rêve à la réalité en fondant en 2010 le Domaine Bergeville àNorth Hatley, en Estrie, la culture biologique s’est imposée d’emblée. Les apprentis vignerons ont cherché à obtenir dès lors les certifications biologique et biodynamique en règle auprès d’organismes reconnus. « On a choisi les certifications pour la confiance qu’elles inspirent et par souci de transparence pour nos clients », explique Ève Rainville, avant d’ajouter que le bio, « c’est une philosophie de vie ». « Je voulais que mes enfants aujourd’hui devenus grands puissent courir après les papillons dans le champ, sans devoir leur dire de s’arrêter à telle limite parce que j’ai traité les vignes avec des pesticides de synthèse ce jour-là », explique le copropriétaire Marc Théberge. Davantage de travail, la culture biologique ? Pas vraiment, selon les vignerons, qui semblent vivre en parfaite symbiose avec leur environnement. « La beauté de travailler dans le respect de la terre, c’est de pouvoir peindre dans la bouteille un tableau différent chaque année », conclut M. Théberge.

À boire : Canonique 2017 du Domaine Bergeville (autour de 32 $)

   

Le Canonique est un vin mousseux rosé et non dosé élaboré selon la méthode traditionnelle. Les notes de fruits rouges compotés, de pain brioché et de canneberge dominent au nez. Un grand vin québécois de gastronomie qui présente un potentiel de garde d’au moins cinq ans. Vendu au vignoble et dans certaines épiceries fines.

Photo: Elizabeth Ryan Ève Rainville et Marc Théberge, propriétaires du Domaine Bergeville


 

Un écosystème qui mise sur les animaux de la ferme

Le vigneron de deuxième génération Simon Naud, du Vignoble de la Bauge, à Brigham, en Estrie, est fier de dire qu’il est né dans les vignes. Le jeune repreneur autodidacte qu’il fut en1998 au moment du décès de son père est aujourd’hui devenu un vigneron accompli, qui a choisi de se réinventer. En effet, après 30 ans de culture du raisin dite conventionnelle, le Vignoble de la Bauge s’est engagé il y a trois ans dans une transition vers la culture biologique en vue d’obtenir en 2020 une certification officielle d’Écocert Canada.

Pour apprendre à maîtriser les rudiments du bio, Simon Naud s’est construit un laboratoire à ciel ouvert. Il a planté quelques hectares de vignes sur une ancienne partie de la terre familiale ayant servi plusieurs années à l’élevage des sangliers (ces animaux sont par ailleurs aujourd’hui toujours en élevage à la Bauge). Il a eu l’idée d’y travailler main dans la main avec les animaux de la ferme familiale. Ainsi, la présence de moutons, de canards et d’hirondelles lui permet de limiter l’usage du tracteur et de lutter contre certains insectes. « Je m’amuse comme un fou à créer cet écosystème vivant qui opère dans la plus grande synergie », raconte le vigneron. Sa démarche au champ se poursuit dans le chai avec une première gamme de vins naturels lancée en 2019 dont les bouteilles se sont vendues comme des petits pains.

À boire : Évolution Blanc 2018 du Vignoble de la Bauge (autour de 23 $)

 

Un vin qui porte bien son nom puisque Simon Naud signe un produit structuré, équilibré et complexe d’un point de vue aromatique. Au nez, on reconnaît le citron, la pêche et la poire. Un petit côté herbacé rappelle le carvi sauvage, tandis qu’une douce épice due à l’élevage en fût fait penser au mélilot. Vendu au vignoble et dans certaines épiceries fines.


 

Bio, lentement mais sûrement

Le jeune vigneron Martin Laroche, du Domaine Le Grand Saint-Charles, a toujours caressé le désir d’obtenir un jour la certification biologique dans son vignoble situé au pied du mont Yamaska à Saint-Paul-d’Abbotsford, en Montérégie. À ses débuts en 2012, par manque de temps — il combinait la profession d’enseignant en histoire au secondaire et le métier de vigneron à temps plein —, il a reporté le projet. Dans le but de mieux comprendre sa terre et d’apprendre son métier, Martin a eu besoin d’explorer quelques années la viticulture traditionnelle pour ne pas se sentir écrasé par les impératifs d’une certification obtenue de façon précipitée. « J’ai longtemps été préoccupé par la sur-utilisation du cuivre dans la culture biologique et ses impacts négatifs sur l’expression du terroir dans le vin », révèle-t-il, ajoutant que de nouveaux produits beaucoup moins dommageables ont fait leur apparition dans les dernières années, comme des huilesessentielles ou des algues.

La transition vers des pratiques viticoles et vinicoles plus saines s’est faite naturellement au Domaine Le Grand Saint-Charles, qui limite aujourd’hui au maximum l’usage de produits conventionnels dans les vignes et qui fabrique des vins avec le minimum d’intrants. « En prenant mon temps, je me suis donné tous les outils pour ne plus reculer », affirme celui qui se lance officiellement cette année dans une conversion biologique.

À boire : Farniente 2019 du Domaine Le Grand Saint-Charles (autour de 22 $)

   

La cuvée Farniente a largement contribué à faire connaître le Domaine Le Grand Saint-Charles. Ce pétillant naturel rosé est doté d’une fraîcheur remarquable et présente d’irrésistibles arômes de fraise qui sautent au nez. Nouveauté cette année : Martin Laroche lancera un Farniente rouge élaboré avec le cépage Frontenac noir à 100 %. Les deux cuvées du Farniente seront disponibles dès juin 2020 en édition limitée au vignoble et dans certaines épiceries fines.

Photo: Elizabeth Ryan Mylène Gaudette et Martin Laroche, propriétaires du Domaine Le Grand Saint-Charles


Bio ou pas, toutes les raisons sont bonnes de boire québécois

Pour améliorer son empreinte carbone

Une bouteille d’un vignoble de Dunham, par exemple, va parcourir moins de 100 kilomètres pour arriver jusqu’au consommateur de Montréal. En comparaison, la bouteille de vin français aura fait près de 6000 kilomètres en camion et en bateau jusqu’à la métropole québécoise.

Parce qu’il y a moins de sulfites dans le vin

Les vignerons étrangers ajoutent souvent des sulfites plus qu’il n’en faut pour protéger le vin contre les variations de température des conteneurs lors des longs voyages transatlantiques en bateau. Une réalité à laquelle les vignerons locaux ne sont pas confrontés, puisque les vins se destinent essentiellement à la consommation locale.

Pour stimuler l’économie locale

Quand on achète un vin québécois, on soutient le travail de nos producteurs et on contribue indirectement à créer des emplois dans nos régions.

Rendez-vous sur cariboumag.com, section « boire local », pour savoir où se procurer des vins québécois.