Messorem Bracitorium, brasserie de quartier

Les trois têtes dirigeantes de Messorem Bracitorium: Vincent Ménard, Sébastien Chaput et Marc-André Filion
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Les trois têtes dirigeantes de Messorem Bracitorium: Vincent Ménard, Sébastien Chaput et Marc-André Filion

Au cours de l’été, la région montréalaise s’est enrichie d’une nouvelle microbrasserie dont on s’arrache aujourd’hui les brassins. Messorem Bracitorium a ouvert ses portes au début du mois d’août dans le quartier Saint-Henri et ne fournit pas à la demande, elle qui se destinait pourtant d’abord au voisinage. Car l’entreprise ne cherche pas à commercialiser ses bières auprès des détaillants spécialisés et n’a surtout pas envie de s’embarrasser de carnets de commandes et de livraisons à effectuer : leurs bières sont fabriquées sur place, bues sur place, achetées sur place, un modèle d’affaires qui pourrait se répandre au Québec.

Les trois têtes dirigeantes de Messorem Bracitorium — messorem signifiant « la faucheuse » et bracitorium, « brasserie » en latin —, Marc-André Filion, Sébastien Chaput et le brasseur en chef Vincent Ménard, ont scellé le concept de leur future entreprise il y a deux ans sur la terrasse d’une microbrasserie de Burlington, capitale de l’India Pale Ale en Nouvelle-Angleterre (NEIPA).

« On discutait avec des touristes qu’on avait rencontrés, raconte Ménard. On leur avait dit qu’on était du Québec, alors ils nous ont demandé où, à Montréal, on pouvait goûter à d’aussi bonnes IPA. On ne savait pas vraiment où les envoyer… »

Certes, la plupart des pubs servant de la bière artisanale s’assurent d’avoir au moins une de ces populaires IPA à leur ardoise, mais un lieu consacré aux multiples et juteuses déclinaisons de l’India Pale Ale comme on en trouve tant dans l’État du Vermont ? Il y avait un filon à exploiter.

Autre idée que le trio a empruntée aux microbrasseries du Vermont et de l’État de New York, qu’ils estiment tant, c’est le taproom — une brasserie qui, quelques heures par semaine, ouvre ses portes au public pour qu’il déguste et achète sur place les bières. « Quand on regarde comment le marché évolue aux États-Unis, raconte Vincent, on constate que le concept des taprooms marche encore plus que celui des broue pubs », ces bars consacrés aux bières artisanales. « On voyait aussi ça comme une manière de nous démarquer, en vendant la bière sur place plutôt que de la faire distribuer chez les détaillants spécialisés. »

Car oui, pour vous procurer les canettes de Messorem Bracitorium, il faudra vous rendre à cette ancienne usine sise dans le quartier Saint-Henri. Et probablement faire la file : depuis l’inauguration de la brasserie en août dernier, ses canettes de bière s’envolent comme des petits pains chauds, à raison de 80 caisses de 24 canettes par semaine environ. L’une des images les plus communes sur le compte Instagram de la brasserie est celle de la bière de la semaine sur laquelle on a estampé les mots « SOLD OUT », généralement publiée le lendemain de la mise en vente.

« C’est capoté ! » confirme le brasseur qui, comme ses collègues Filion et Chaput, trois anciens musiciens de la scène métal extrême québécoise (Chaput a fait le tour du monde plusieurs fois au sein de Ion Dissonnance !) qui ont rangé leurs guitares et leur batterie pour se lancer dans le brassage de bières, ne s’attendait surtout pas à un tel engouement pour leurs déclinaisons des IPA, double IPA et NEIPA. Des stouts sont aussi offerts en fût, bientôt en canettes pour l’automne, et il faudra laisser le temps aux levures de faire leur travail pour un jour goûter aux bières sures qui mûrissent présentement dans les fûts.

Ainsi, les gars de Messorem Bracitorium offrent une solution à un problème de plus en plus évoqué dans le milieu brassicole québécois, celui de la saturation du marché qui se remarque d’abord sur les tablettes des détaillants spécialisés en bières artisanales : selon les plus récentes statistiques (Portrait de l’industrie brassicole au Québec, juin 2019) de l’Association des microbrasseurs du Québec (AMBQ), il existe près de 230 brasseurs et artisans brasseurs au Québec, dont une quarantaine dans la région montréalaise seulement. La prolifération des microbrasseries amène de plus en plus de nouvelles bières sur les tablettes des détaillants et, selon Marc-André Filion, vendre exclusivement sur place « permet de remédier à la saturation du marché sur les tablettes. Nous, on voulait desservir les gens du quartier, être une brasserie locale où les voisins viennent chercher leurs bières comme on va chez le boulanger du coin chercher son pain ».

Évidemment, nous n’en parlerions pas si les bières que brasse Vincent Ménard n’étaient pas à la hauteur. La toute première qu’il a lancée fut la OK L’enfer, une IPA à double houblonnage à froid (houblons Ekuanot et Simcoe). « On a vendu toutes les caisses en deux jours. On avait du mal à y croire », raconte Filion. « La semaine d’après, on a sorti une pale-ale nommée Brain Dead qu’on a écoulée en une journée. » Le mot, visiblement, s’était répandu comme une traînée de poudre de lupuline auprès des amateurs d’IPA.

Les nouvelles bières sont offertes « dans la mesure du possible » le samedi. Celle qui sera commercialisée aujourd’hui se nomme Crush Me if You Can. « On voulait commencer à jouer avec le type de textures que peut apporter le lactose dans une IPA, explique Ménard. C’est notre premier test, une double IPA avec lactose » titrant à 8,2 % d’alcool. « En général, on apprécie les bières avec une finale sucrée, mais on voulait éviter une bière trop sucrée qui finit par tomber sur le cœur » — le lactose ajoutant une bonne dose de sucre (et la texture crémeuse ici recherchée) au liquide. « Je dirais que le lactose sert essentiellement à balancer la texture. »

Côté houblonnage, le brasseur a choisi un alliage de Citra et d’Idaho 7. « Comme nous sommes une nouvelle microbrasserie, qui vient juste d’ouvrir, les houblons qui étaient disponibles étaient limités pour nous, surtout les houblons “tendance” très fruités. J’ai essayé de concevoir des bières avec les houblons que j’ai pu me procurer, ce qui me force à être ingénieux et à travailler pour l’instant avec des houblons moins populaires », comme l’Idaho 7, un houblon américain introduit sur le marché il y a quatre ans qui dégage des arômes légèrement fruités et de conifères et une amertume robuste. « Les deux ensemble, l’Idaho 7 et le Citra, avec son côté très fruité, sur les agrumes, fonctionnent bien. »

Sur place, vous pourrez également goûter un stout impérial à 9,2 % d’alcool baptisé Jour sombre qui saura vous réconforter durant les journées d’automne. « On a commencé à expérimenter avec nos assemblages de stout vieillis en fûts de bourbon, c’est la première qu’on offre », indique le brasseur. « Sur place, on a tiré à l’azote, ça la rend très crémeuse ! » Les bières de Messorem Bracitorium seront également offertes à la dégustation durant l’Oktoberfest, au marché Atwater, les 6 et 13 octobre prochains, aux côtés des bières des autres brasseurs du quartier, 4 Origines, Brasseur de Montréal et Benelux – Wellington.