«Du vin et des jeux»: la privatisation n’a pas meilleur goût

Simon Tremblay-Pepin et Bertrand Schepper-Valiquette racontent dans leurs pages l’époque où «les prix en argent étaient illégaux à la loto» et où «on gagnait des jambons».
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Simon Tremblay-Pepin et Bertrand Schepper-Valiquette racontent dans leurs pages l’époque où «les prix en argent étaient illégaux à la loto» et où «on gagnait des jambons».

Une chose que l’on ne pourrait certainement pas reprocher à Bertrand Schepper-Valiquette et à Simon Tremblay-Pepin, c’est de ne pas être passionnés. Sitôt arrivé à notre entretien, ce dernier s’exclame : « J’adore ! J’adore parler de la SAQ ! » Son collègue le confirme : « C’est son dada. » C’est aussi et surtout l’un des principaux sujets de l’essai Du vin et des jeux, un ouvrage que les deux auteurs publient pour l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS) dans lequel ils se penchent également sur Loto-Québec, ainsi que, plus brièvement, sur la Société québécoise du cannabis. Ils le commencent par deux constats.

Le premier : quand on parle de ces sociétés d’État dans les médias, les débats sont « toujours présentés de la même manière. On met face à face deux personnes aux idées opposées : à droite, on souhaite l’intervention du secteur privé ainsi que des rendements élevés, alors qu’à gauche, on demande le maintien de sociétés publiques et de bons salaires. » Deuxième constat : les ouvrages sur la SAQ et Loto-Québec « sont à peu près inexistants ». « C’est étonnant à quel point il y en a peu », répètent-ils.

 

Précisant qu’ils ne sont pas historiens — « Dans ce domaine, nous ne sommes pas Laurent Turcot ; nous sommes des plombiers » —, les chercheurs remarquent qu’ils espéraient « s’appuyer sur beaucoup de sources secondaires » pour rédiger leur livre. Sauf que, comme dit Simon Tremblay-Pepin : « À partir de 1990, il n’y a rien. » « Sauf des rapports annuels », renchérit son comparse.

Pendant près de deux heures, c’est sur ce mode que les deux auteurs discuteront, se relançant l’un l’autre, complétant leurs phrases, racontant, comme ils le font dans leurs pages, l’époque où « les prix en argent étant illégaux à la loto » et où « on gagnait des jambons ». Ce temps aussi où « la loto était attachée à des projets sociaux. Comme l’espoir de financer les Olympiques ». Où « c’était être Québécois que d’acheter son 6/49 ».

Prenant une brève pause, ils observeront ici : « Pour notre génération, tout ça, c’est inconnu. »

D’autres choses qui ne diront rien à certains lecteurs ? « L’échec commercial des bannières SAQ Bières et SAQ Whisky Cie », par exemple. Également : ce dont avaient l’air les locaux de la société d’État il y a de cela trois décennies.

Extrait de la discussion :

« Rappelons-nous c’était quoi, la SAQ des magnifiques années 1980…

— C’était brun.

— Ça ressemblait à un vieux Zellers avec trois, quatre bouteilles.

— J’ai le souvenir de celui sur la rue Monk, c’était de toute beauté !

— Ah ! La folle jeunesse de Ville-Émard ! »

Après cet interlude, Simon Tremblay-Pepin reprend plus sérieusement que cet échange descriptif avec son complice sert une cause. À savoir : « Montrer que la SAQ a été capable de s’adapter, de se transformer, de changer d’allure. Et que ce n’est pas parce que nous l’avons privatisée. »

C’est du reste le leitmotiv de l’ouvrage, destiné, affirme l’économiste, aux aficionados. (« Ce n’est pas tout le monde qui se passionne pour le destin de la SAQ et de Loto-Québec, faut ben le dire ! ») « Arrêtons de penser : “ Et si on démantelait ces sociétés d’État ” ? Demandons-nous plutôt ce qu’on peut faire avec ce qu’on a. »

Justement, que proposent-ils, eux ? Dans le cas de Loto-Québec, Bertrand Schepper-Valiquette estime, entre autres, que « l’État doit prendre plus au sérieux les enjeux du jeu pathologique ». Sortir de l’image « la loto, c’est gentil, c’est la poule aux oeufs d’or, c’est la célébration et c’est la joie en tout temps » pour se demander : « Pourquoi a-t-on besoin de machines de vidéopoker de plus en plus attrayantes, flashy, avec des plus gros prix ? »

La SAQ a été capable de s’adapter, de se transformer, de changer d’allure. Et ce n’est pas parce que nous l’avons privatisée.

Dans le cas de la SAQ (on le répète : leur dada), leurs propositions se mettent à fuser à toute vitesse. Parmi ces « conseils », Bertrand note la nécessité d’être « beaucoup plus branché sur des produits éclatés. Un marché présentement occupé par les restos et les importateurs privés ». Son collègue suggère alors d’utiliser « la gigantesque banque de données » accumulées par la carte Inspire « pour faire découvrir des produits. Pour arrêter d’être dans une logique purement algorithmique et profiter de l’expertise du personnel. Pour penser davantage en matière de goût, de qualité, de production locale. De fierté ! »

Oui, les auteurs aiment la SAQ. Attendez. Précision : « On l’aime dans son principe, mais pas dans son avatar actuel. » La raison reviendra à maintes reprises : « On pourrait tellement faire mieux ! » Cela étant : « C’est sûr que si le gouvernement arrive et dit : “Mon seul intérêt, c’est le cash su’a table”, toute cette aventure n’a aucun sens. »

De notre côté, on trouve le sens profond de leur intérêt pour le sujet quand ils commencent à raconter les récits de leurs grands-pères respectifs. Celui de Bertrand y a longtemps travaillé, comme lui-même l’a fait, étudiant, pendant un été.

Et celui de Simon, le syndicaliste Marcel Pepin, a négocié la convention collective de la SAQ avec le premier ministre Jean Lesage autour d’une bouteille de scotch. Une histoire sur laquelle on conclut. Parce qu’ils ne l’ont pas insérée dans leur ouvrage. Et parce que le narrateur a un réel talent de conteur.

« On est en 1964, commence-t-il en se penchant sur la table et en se croisant les mains. Lesage arrive accompagné du haut fonctionnaire de la fonction publique québécoise Roch Bolduc, et Marcel, d’un conseiller économique. Ils s’assoient et commencent à négocier. Il est 22 h. Ça n’avance pas. À une heure du matin, Lesage dit à Marcel : “Débarrasse-toi de ton chum, j’me débarrasse du mien. On va finir ça entre nous.” À 4 h du matin, ils s’entendent et signent. Mon grand-père obtient à peu près tout ce qu’il veut parce qu’il tough mieux l’alcool que le PM. Il retourne à son hôtel. Une heure plus tard, le téléphone sonne : “Marcel, c’est Jean. Combien on a dit encore ?” »

Du vin et des jeux

Simon Tremblay-Pepin et Bertrand Schepper- Valiquette, IRIS, Lux Éditeur, Montréal, 2019, 152 pages