Bières d’après-ski

L’artisan-brasseur Patrick Roy brasse la Brune Alpine, une pale ale nommée Trail à Brett et la Sutton-Ik.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L’artisan-brasseur Patrick Roy brasse la Brune Alpine, une pale ale nommée Trail à Brett et la Sutton-Ik.

L’Auberge Sutton Brouërie et la microbrasserie des Beaux-Prés ne connaissent pas de saison morte. Judicieusement situées à proximité de deux montagnes de ski, les deux brasseries artisanales profitent des neiges tombées en abondance depuis le début de l’hiver, lesquelles attirent les skieurs qui, après y avoir goûté, profitent à leur tour d’une bonne bière locale d’après-ski. Hiver comme été, la bière coule à flots aux pieds des pentes douces ; voici les recettes des deux brasseurs professionnels et skieurs amateurs.

La Sutton-Ik

Depuis son inauguration il y a quatre ans, l’Auberge Sutton Broüerie, située à 5 km du mont Sutton, imprègne ses recettes de l’ambiance champêtre du coin. « Chez nous, c’est aussi occupé l’hiver que l’été », assure l’artisan-brasseur Patrick Roy, qui brasse une Brune Alpine et une pale ale nommée Trail à Brett, un clin d’œil aux sentiers de vélo de montagne de la région.

« Beaucoup de monde visite le coin l’été ; on y fait du cyclisme, du vélo de montagne, de la randonnée. Mais l’hiver, grâce au ski, il y a énormément de monde. Étant moi-même un skieur, je suis au paradis ! » Sa bière de prédilection pour savourer l’après-ski ? « La Sutton-Ik, qui est très populaire », assure-t-il.

Une scintillante india pale ale que l’on déguste sur place à l’auberge, que l’on achète en bouteille chez les détaillants spécialisés et à l’occasion au chalet du Mont Sutton — son nom, Sutton-Ik, est d’ailleurs emprunté à celui d’une des pistes de la montagne voisine, une piste classée « difficile » qui défile sous un des télésièges.

« C’est une bière rafraîchissante — en vérité, toutes les bonnes india pale ales devraient être rafraîchissantes, estime Patrick Roy. La nôtre affiche un bon caractère aromatique, un côté boisé, une bonne amertume, avec une légère touche de conifères et de fruits tropicaux. »

Son india pale ale, l’une de ses plus récentes recettes, est généreuse en houblons : Mozaic, Simcoe, Eldorado, Chinook, Columbus, Amarillo, infusés dans un second houblonnage à froid (dry hop). Le brasseur utilise également un malt pâle canadien, auquel il ajoute un soupçon d’avoine: « Ça donne un côté velouté, soyeux, en bouche. »

Malgré ses 6,6 % d’alcool, Patrick Roy insiste, sa Sutton-Ik est une vraie bière de soif : « Elle fait 6,6 % d’alcool, mais ça ne paraît pas. C’est une bière sèche comme la majorité de nos bières, puisqu’on utilise principalement les [levures sauvages] brettanomyces. Donc, après la fermentation, il ne reste pas beaucoup de sucres résiduels. »

En vérité, Roy et ses collègues brasseurs ne travaillent qu’avec les levures brettanomyces. « Je n’aime pas les bières sucrées, je les préfère sèches, comme les saisons belges. Avec les bretts, je peux créer n’importe quelle bière, mais le profil de ces levures apporte des saveurs différentes aux styles de bière que nous brassons. »

La Mestachibo

Vétéran de la scène brassicole québécoise et ancien actionnaire de la microbrasserie Dieu du ciel !, Luc Boivin cherchait un chalet dans la région de la capitale pour se rapprocher de ses enfants et de la nature qu’il affectionne.

« À un moment donné, je me suis demandé où on pouvait prendre une bière dans le coin. Il n’y avait aucun endroit intéressant. C’est comme ça que j’ai eu l’idée », en 2010, d’ouvrir une brasserie sur la route 138, le long du fleuve, « avec vue sur l’île d’Orléans et une belle terrasse l’été. On a choisi cet emplacement justement parce qu’on est sur la route de Québec, si bien qu’on attire autant la clientèle du mont Sainte-Anne que celle du Massif », à Petite-Rivière-Saint-François. « On est entre les deux ! »

Ainsi, le brasseur de 27 ans de métier a vendu ses parts dans la micro de Saint-Jérôme pour ouvrir la Microbrasserie des Beaux-Prés, située à moins de 10 km du mont Sainte-Anne.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La Mestachibo, une pale ale houblonnée à froid affichant 5,5% d’alcool, de la microbrasserie des Beaux-Prés.

« Ça m’a fait un pincement au cœur de quitter Dieu du ciel !, mais je n’ai aucun regret. [Mon épouse et moi] sommes des sportifs. J’habite Saint-Ferréol-les-Neiges, et on peut pratiquer tous les sports aux alentours : le ski alpin, le ski de fond — on a le plus beau centre de ski de fond de l’est de l’Amérique ici, à Saint-Ferréol, là où Alex Harvey s’entraîne. »

Sa bière de soif idéale pour clore une journée d’efforts sur les pentes ? La Mestachibo, une pale ale houblonnée à froid affichant 5,5 % d’alcool. « Tu sais, quand t’as soif et que tu veux une bière qui goûte quelque chose, pas une simple bière blonde ? Une bière ambrée, avec un peu plus de malts et de houblons, c’est la recette que j’ai créée », et qui porte le nom d’un sentier provincial passant au bout de sa rue.

« En langue huronne, m’a-t-on dit, le mot signifie : “là où la rivière coule”, raconte le brasseur. Il s’agit d’un sentier de 12 km qui part de la montagne, passe par la chute Jean-Larose, jusqu’à l’église. Il longe un canyon, le long de la rivière. Quand t’es là, tu oublies que le monde existe, tu te sens ailleurs sur la planète. C’est un très beau sentier, qu’on peut parcourir en raquettes l’hiver. »

À l’honneur dans sa pale ale, les arômes des houblons employés, du Magnum allemand, du Cascade américain, puis son semblable, le Centennial, celui-là ajouté au houblonnage à froid à la toute fin de la fermentation, « pour le côté aromatique, sans insister sur l’amertume », note le brasseur. Du malt pâle d’orge, un peu de malt caramel lui donnant sa teinte ambrée, une touche de blé « pour lui donner une bonne tenue de mousse » et une bonne levure à ale anglaise assurent le succès de cette pale ale auprès de sa clientèle locale et de ceux qui viennent skier dans la région.

Pour y goûter, il faut s’arrêter à la brasserie, ou chercher les détaillants spécialisés du secteur — la microbrasserie des Beaux-Prés commercialise ses recettes dans des cruchons de 950 ml et occasionnellement en bouteilles. « Ma philosophie, c’est de rester local, assure le brasseur. Je suis comme un boulanger ici : je fais du pain liquide, que les gens viennent boire chez nous, et il y en a un peu en vente aux alentours. »

Depuis la fondation de la brasserie, sa Mestachibo demeure l’une des recettes favorites de sa clientèle. « Pour moi, une pale ale est réussie lorsqu’elle est bien ronde et qu’elle offre une belle finale d’agrumes, dit Luc Boivin. L’autre élément qui m’indique qu’une bière est réussie, c’est lorsque j’observe les gens qui y goûtent pour la première fois. J’aime épier leur réaction. »