Une enfance au tofu

Florence et Colin, parents de la petite Agathe, ont décidé de devenir végétaliens bien avant la naissance de leur fille. À l’arrivée de l’enfant, ils n’ont pas modifié leurs habitudes alimentaires et leur fille suit ce même régime.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Florence et Colin, parents de la petite Agathe, ont décidé de devenir végétaliens bien avant la naissance de leur fille. À l’arrivée de l’enfant, ils n’ont pas modifié leurs habitudes alimentaires et leur fille suit ce même régime.

Agathe, 15 mois, adore le tofu. Et heureusement, parce que la petite était à peine un projet lorsque ses parents, Florence et Colin, ont commencé à exclure les produits animaliers de leur alimentation. « On était déjà végétariens depuis plus de deux ans et demi, se souvient la jeune maman. On a fait ce choix bien avant de décider d’avoir un enfant, on ne pensait pas du tout à ça. Mais quand on a su que le bébé était en route, on a juste continué. Ça fait maintenant près de trois ans. »

Et si le couple estime avoir été bien accompagné par le personnel hospitalier, tant durant la grossesse de Florence que depuis la naissance de leur petite, les choses se sont tout de même un peu compliquées depuis qu’Agathe a commencé à manger. « C’est quelque chose qui m’inquiétait déjà avant son arrivée, raconte la jeune trentenaire, légèrement agacée. J’avais peur qu’on juge mon mode de vie… Finalement, jusqu’à présent, nos médecins sont assez ouverts, mais on veut souvent que je prouve que je sais de quoi je parle, que je me suis renseignée. »

À presque un an et demi, sa petite suit pourtant sa courbe de croissance et ne présente aucun retard de développement, et ce, même si elle ignore encore tout du goût du porc et des oeufs. « Des fois, j’ai un peu l’impression qu’on m’en demande plus, comme si, parce que je suis végétalienne, il y avait plus de risque que je fasse n’importe quoi avec mon bébé, déplore la jeune mère. Ce n’est pas comme si les autres parents n’avaient jamais de questions au sujet de l’alimentation de leur enfant ! »

Un sentiment d’inconfort qui revient souvent au fil des discussions lorsqu’on parle avec des parents qui ont choisi d’exclure la viande du menu familial ou, dans certains cas, d’y aller avec une alimentation complètement végétale. C’est le cas, entre autres, d’Annie, mère de quatre enfants et végétarienne depuis maintenant une dizaine d’années. « Ça dépend toujours sur qui on tombe, concède-t-elle. Mais ça m’est arrivé souvent d’avoir à expliquer pourquoi on ne mangeait pas de viande à la maison. C’est moins difficile aujourd’hui, on le voit que les choses changent, mais on se bute quand même régulièrement à de fausses croyances qu’il faut démonter. Et, oui, ça nous arrive même avec des professionnels de la santé ! »

« Est-ce que les médecins sont suffisamment formés en nutrition pour bien accompagner leurs patients ? Pas toujours, reconnaît la présidente du comité de nutrition de la Société canadienne de pédiatrie, la Dre Catherine Pound. Ça fait toutefois partie de notre travail de continuer de nous renseigner afin d’offrir les meilleurs suivis possible. Et nous ne sommes pas seuls ; on est entourés de toutes sortes de spécialistes, dont des nutritionnistes. Ce sont eux, les vrais experts de l’alimentation. »

Halte aux carences

Mais la viande est-elle indispensable au développement d’un enfant ? « Pas du tout, affirme sans détour la présidente de l’Ordre professionnel des diététistes du Québec, Paule Bernier. Si on a une alimentation équilibrée, il est tout à fait possible d’être végétarien et de n’avoir aucun problème — et c’est tout aussi vrai pour bébé. Il faut juste faire attention aux portions pour s’assurer qu’on a tout ce dont on a besoin. » En fait, selon l’Académie américaine de nutrition et de diététique, un régime sans viande, sans volaille et sans poisson peut même être bénéfique pour la santé, notamment pour « limiter les risques de maladies cardiaques, de diabète et de certains types de cancer ».

Des fois, j’ai un peu l’impression qu’on m’en demande plus, comme si, parce que je suis végétalienne, il y avait plus de risque que je fasse n’importe quoi avec mon bébé. Ce n’est pas comme si les autres parents n’avaient jamais de questions au sujet de l’alimentation de leur enfant !

Les choses ne sont toutefois pas aussi simples lorsqu’on souhaite exclure tous les produits animaliers, dont les oeufs et les produits laitiers. « Il faut faire preuve d’une vigilance accrue pour éviter les carences en vitamine B12, par exemple, souligne Paule Bernier. On la retrouve principalement dans les aliments issus des animaux, il faut donc s’assurer de prendre — ou de donner, dans le cas d’un enfant — une dose suffisante parce qu’une carence de ce genre peut entraîner des problèmes neurologiques à long terme et irréversibles. »

Et c’est la même chose — dans une moindre mesure, les effets de tels manques étant moins néfastes — pour le fer, le zinc, le calcium, la vitamine D et les acides gras oméga-3. La pédiatre Catherine Pound souligne toutefois que, dans la plupart des cas, ces vitamines et minéraux sont disponibles dans d’autres types d’aliments, que ce soit naturellement ou de manière ajoutée. « Il faut prendre le temps de bien se renseigner, insiste la diététiste, qui recommande de se tourner vers les conseils d’un professionnel en nutrition. Ça devrait toujours être le cas, mais c’est encore plus important pour les tout-petits qui commencent à manger et pour les femmes qui allaitent. »

« La première année de vie est cruciale dans le développement à long terme, renchérit la Dre Catherine Pound. Il faut donc rester vigilant et être conscient qu’une alimentation végétalienne, ce n’est pas facile tous les jours et que ça prend plus d’organisation au début. Ça prend une plus grande rigueur au quotidien. Par exemple, il faut savoir que les laits végétaux ne sont pas tous équivalents pour les jeunes enfants. Si l’allaitement n’est plus une option et que le lait de vache est proscrit par conviction, il faut s’assurer de donner du lait de soya aux enfants », les autres boissons végétales ne contenant pas assez de gras pour répondre aux besoins nutritionnels des bambins en pleine croissance.

Conscience environnementale

Chose certaine, les experts devront se faire à l’idée que ces régimes alimentaires sont là pour de bon. De fait, que les motivations soient sanitaires, éthiques, environnementales ou même économiques, le végétarisme et le végétalisme ont grandement gagné en popularité au cours des dernières années. Malgré tout, on dispose encore de très peu de données sur le nombre de familles végétariennes et végétaliennes au Canada, une récente enquête menée par le professeur Sylvain Charlebois de l’Université de Dalhousie a permis de démontrer que les moins de 35 ans sont beaucoup plus susceptibles d’adopter ce mode de vie que leurs aînés. En fait, selon ses recherches, rendues publiques au printemps dernier, les végétariens et végétaliens seraient trois fois plus nombreux au sein de cette tranche de la population.

Et l’arrivée des enfants ne semble pas être un frein à cette décision, bien au contraire. « Personnellement, ce sont mes enfants qui m’ont fait réaliser que je ne m’intéressais pas assez à la provenance de nos aliments, explique Annie, en précisant que c’est lors de sa seconde grossesse que son conjoint et elle ont fait le saut. Ce sont mes bébés qui nous ont ouvert les yeux. » « On a tellement peu d’emprise sur le monde dans lequel on vit, laisse pour sa part tomber Florence, en lâchant un léger soupir. On essaye de faire ce qu’on peut pour préserver la planète. Après tout, on a décidé d’y ajouter un petit humain. »

3 commentaires
  • Louise Collette - Abonnée 27 octobre 2018 08 h 39

    Nutrition

    <<Est-ce que les médecins sont suffisamment formés en nutrition pour bien accompagner leurs patients?>>
    Vous voulez rire.
    La plupart, je dirais même la grande majorité, n'y connaissent pas grand-chose.
    Peut-être un peu plus chez les jeunes médecins mais pas vraiment sûre.....
    Quant aux plus âgés c'est l'ignorance complète et totale, je parle en connaissance de cause.

  • Hélène Ouellette - Inscrite 27 octobre 2018 20 h 01

    Étonnant!

    C'est aussi mon expérience, la plupart des médecins ne se soucient pas de la qualité de l'alimentation des gens en général, mais quand ils ont des patients végétariens, que j'ai été +/- 10 ans, ou végétaliens, ils tirent la sonette d'alarme. Pourtant les omnivores ont parfois une alimentation beaucoup moins équilibrée que les végé, qui sont majoritairement bien informés.
    H.O.

    • Louise Collette - Abonnée 28 octobre 2018 17 h 07

      Exactement, ils tirent la sonnette d'alarme pour les végétariens et les végétaliens mais ne font pas de vagues devant les gros mangeurs de viande par exemple, enfin ceux qui mangent de façon traditionnelle disons et c'est bien ceux-là qu'il faut cibler.
      Comme vous le signalez, les végétariens et végétaliens sont souvent des gens qui connaissent l'alimentation saine en général.
      Les hopitaux sont pleins....le cancer est en hausse; il faudrait peut-être commencer à se demander si notre mode de vie et surtout notre alimentation n'y serait pas pour quelque chose, sans compter l'environnement bien sûr, le stress etc. un dangereux cocktail.