S’intégrer, un baklava à la fois

Les Filles Fattoush donnent un premier emploi en sol canadien à des femmes syriennes récemment arrivées. Ici, Amal Kabroun, Arpik Suvalian et Joellit Abo.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Les Filles Fattoush donnent un premier emploi en sol canadien à des femmes syriennes récemment arrivées. Ici, Amal Kabroun, Arpik Suvalian et Joellit Abo.

Elles s’appellent Arpik, Amal et Joellit. Dans la cuisine industrielle de la ville de Mont-Royal, les trois femmes s’affairent à préparer les commandes d’une fin de semaine qui s’annonce chargée : des boîtes à lunch à garnir pour un festival, 1000 baklavas à emballer pour un événement et un mezze à monter pour une centaine de personnes. Malgré la charge de travail, l’ambiance est décontractée.

Arpik badigeonne des morceaux de pain pita avec un mélange d’épices au poivre rouge. Amal et Joellit assaisonnent un plat de viande qui mijote. Une douce odeur chargée de cumin et de cannelle flotte dans la cuisine. Ces femmes font partie des Filles Fattoush, un service de traiteur qui propose une cuisine syrienne familiale. Mais plus encore, Les Filles Fattoush est surtout une entreprise d’économie sociale qui donne un premier emploi en sol canadien à des femmes syriennes récemment arrivées. « On veut leur donner cette première ligne dans leur CV. Celle qui ouvre des portes pour la suite, explique Geneviève Comeau, directrice générale de l’entreprise. Quand ces femmes réfugiées sont arrivées au Québec, on leur a fourni un manteau et un ticket de bus. Et après ? Elles font quoi ? Elles ont besoin de travailler pour vivre dans la dignité. »

La cuisine, outil de réconciliation

Comme beaucoup de projets un peu fous, celui des Filles Fattoush est né d’un heureux hasard. Celui d’une rencontre entre deux femmes au printemps 2017. La première, Josette Gauthier, est documentariste et a eu envie d’aider les femmes immigrantes après avoir rencontré Kamal Mouzawak, un militant libanais qui utilise la cuisine comme outil de réconciliation sociale et culturelle pour les réfugiés au Liban. La deuxième, Adelle Tarzibachi, est une femme d’affaires. Syrienne d’origine, elle est arrivée au Canada en 2003 et a toujours été très impliquée dans sa communauté, surtout depuis la guerre. « Quand les 25 000 réfugiés sont arrivés au Canada, on a voulu répondre à un besoin et offrir une aide concrète. La réalité, c’est qu’on ne peut pas trouver de travail. Et c’est encore plus difficile pour les femmes de 50 ans et plus. On s’est adaptés à leur réalité », explique-t-elle.

À peine l’idée mentionnée, le projet était en route. Les contacts, l’entraide et les réseaux sociaux ont fait le reste. « Nous avons eu rapidement une vingtaine de femmes qui nous ont contactées, explique Geneviève Comeau, qui est impliquée bénévolement dans le projet depuis le début. En Syrie, elles ont fait des études et avaient des professions. Ici, il y a la barrière de la langue et de la culture. L’idée est qu’elles sortent de chez elles et qu’elles rencontrent d’autres femmes. On veut qu’elles retrouvent leur fierté. »

On veut leur donner cette première ligne dans leur CV. Celle qui ouvre des portes pour la suite. Quand ces réfugiées sont arrivées au Québec, on leur a fourni un manteau et un ticket de bus. Et après ? Elles font quoi ? Elles ont besoin de travailler pour vivre dans la dignité.

Mais le simple fait de sortir de chez soi est parfois un défi, car un billet de métro représente un budget considérable quand les revenus sont quasi inexistants. Alors, l’équipe organise les déplacements, et les femmes s’entraident. « Quand on me prête une voiture, j’emmène les autres femmes », explique Arpik Suvalian, une des premières Filles Fattoush. Veuve, elle est arrivée au Québec en juin 2015 avec ses trois enfants. « Les femmes syriennes ont l’habitude de travailler. On est très actives. Quand je suis arrivée, j’ai cherché un emploi, mais je n’ai rien trouvé, même si je parle français », explique celle qui travaillait comme journaliste au palais présidentiel à Damas et ensuite comme institutrice de français dans un collège privé.

Quand elle a entendu parler du projet, elle a sauté sur l’occasion. « Toutes les femmes syriennes savent cuisiner, car elles cuisinent pour leur famille. Et quand les gens goûtent ce qu’on a préparé, ils nous donnent un sentiment de fierté », assure-t-elle. Le service traiteur propose donc une cuisine faite dans les règles de l’art. Les recettes sont celles de Josephine, la grand-mère d’Adelle Tarzibachi : Riz bi Cherieh Kabab Halabi (riz aux vermicellex, viande kebab et légumes), Makloube (aubergine, viande et riz), Ouzi (feuilleté au riz, à la viande et aux petits pois), Moujadara (riz aux lentilles), Hérisse (gâteau à la semoule) et bien d’autres spécialités orientales. Le menu change chaque semaine et comprend des salades, dont la fameuse Fattoush, des mezzes chauds et froids, des plats principaux végétariens ou non et des desserts. « En Syrie, notre manière de cuisiner et de manger est conviviale. Tout est au milieu de la table et on partage. On veut instaurer un dialogue entre nous et nos clients, leur faire connaître notre culture », poursuit Adelle Tarzibachi. Car au-delà de bien manger, l’intérêt est de rencontrer ces femmes et d’en apprendre plus sur elles.

Pas à pas, le projet a pris forme. Les deux fondatrices ont mobilisé leurs amis, familles et collègues. La générosité de leur réseau leur a permis d’avoir accès à des services de graphisme, d’avocat et de communication. Et surtout, elles disposent d’une cuisine commerciale à un prix accessible. Ensuite, c’est le bouche à oreille et les premiers contrats dans des compagnies très en vue de Montréal qui ont permis de répandre la bonne nouvelle.

Aujourd’hui, Les Filles Fattoush sont 22 femmes âgées de 30 et 60 ans. Elles gagnent 12 $ l’heure, travaillent toutes à temps partiel et se relaient pour les horaires. Pour l’ensemble d’entre elles, c’est leur premier emploi au Canada. Et cette expérience qui devait être temporaire semble devenir permanente pour celles qui ont enfin trouvé un peu de stabilité. « Elles ne se voient pas travailler ailleurs, explique Geneviève Comeau, on veut donc leur permettre de se former et d’évoluer dans l’entreprise. »

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Arpik Suvalian, une des premières Filles Fattoush, est arrivée au Québec en juin 2015 avec ses trois enfants.

Joellit Abo Nasr a rencontré Arpik Suvalian dans un cours de francisation. Cette ancienne avocate et mère de jumelles de 12 ans est arrivée au Québec en janvier 2016. Elle non plus n’a pas trouvé de travail. Elle s’est donc laissé convaincre par son amie de rejoindre les rangs des Filles Fattoush. « Pour moi, ce travail est comme une nouvelle famille », dit-elle timidement avec un grand sourire, tout en cherchant l’approbation d’Arpik. « Si je me trompe, elle me corrige. C’est elle l’institutrice de français », ajoute-t-elle en riant. Elles poursuivent la discussion en arabe et semblent contentes d’être ensemble.

Créativité au service des réfugiés

Le petit projet est devenu grand. Pour marquer le coup et montrer qu’elles sont là, Les Filles Fattoush ont organisé lundi dernier leur lancement officiel autour d’un grand mezze. Et pour la suite, les idées ne manquent pas : une gamme d’épices, un comptoir avec pignon sur rue et des collaborations avec de grands chefs montréalais. Pour en faire encore plus, l’entreprise d’économie sociale a même fait partie des organismes qui ont participé au programme « De l’idée à l’impact. Soutenir les réfugiés » dans le cadre du forum C2 Montréal.

« Au-delà des Filles Fattoush, on aimerait développer des outils pour permettre à ces femmes d’intégrer le marché du travail », explique Josette Gauthier. Pendant trois jours, des dizaines de créatifs ont planché sur ce défi en appliquant la méthode de design thinking. « Beaucoup d’éléments très éclatés sont ressortis, comme organiser un festival autour des femmes syriennes ou des ateliers de formation, explique la cofondatrice des Filles Fattoush, qui a participé à l’événement. « Que ça soit ça ou autre chose, leur intégration va se faire de manière organique. Il faut leur donner le plus d’occasions de rencontres possible, on va aussi aller dans les régions à la rencontre des Québécois, explique-t-elle en précisant : on a de la chance en tant que Canadiens de pouvoir les accueillir. C’est une belle occasion d’offrir notre aide. »