Politique bioalimentaire: des objectifs ambitieux pour des moyens incertains

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
Reste maintenant à voir comment le gouvernement se donnera les moyens de ses ambitions à travers sa politique.
Photo: iStock Reste maintenant à voir comment le gouvernement se donnera les moyens de ses ambitions à travers sa politique.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Si tout se déroule comme prévu, Québec présentera sa très attendue politique bioalimentaire en avril prochain, signale-t-on du côté du cabinet du ministre de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation, Laurent Lessard.

Cette dernière détaillera les mesures d’accompagnement qui seront mises en avant par le gouvernement du Québec pour réussir à atteindre d’ici 2025 les cibles, dévoilées lors du Sommet sur l’alimentation du 17 novembre dernier, qu’il s’est fixées pour l’industrie bioalimentaire.

Parmi ces objectifs, Québec a manifesté son intention de favoriser des investissements de 15 milliards, d’augmenter de 6 milliards les exportations bioalimentaires à l’international et de faire passer de 24 à 34 milliards la somme des produits alimentaires québécois achetés au Québec. Le gouvernement a aussi annoncé qu’il souhaitait que la superficie consacrée à la production biologique double dans la province et que la proportion des produits aquatiques québécois écocertifiés s’élève de 52 % à 70 %. D’autres volontés ne sont pas chiffrées, comme celles d’augmenter la part des entreprises qui ont implanté des pratiques dites durables et d’améliorer la valeur nutritive des aliments transformés au Québec.

Ces cibles ont été déterminées après trois rencontres thématiques et un sondage réalisé auprès de la population pour connaître ses préoccupations et priorités. Cette démarche a mené au Sommet sur l’alimentation, où le ministre Laurent Lessard et le premier ministre, Philippe Couillard, ont rendu publiques les cibles. « C’est le mot “ambition” qu’on souhaitait que le gouvernement adopte », indique Marcel Groleau, président de l’Union des producteurs agricoles (UPA). Après le dévoilement des objectifs, il constate avec satisfaction que « c’est très ambitieux ».

Les moyens de ses ambitions

Reste maintenant à voir comment le gouvernement se donnera les moyens de ses ambitions à travers sa politique. Pour augmenter la part des aliments d’ici achetée dans la province, l’UPA souhaiterait que le gouvernement se dote d’une politique d’achat des produits québécois pour ses institutions et établissements, notamment pour que les hôpitaux, prisons et écoles s’approvisionnent localement.

L’UPA demande aussi un programme de soutien à l’investissement afin de favoriser la compétitivité des entreprises agricoles du Québec. « Le secteur de la transformation alimentaire, il faut qu’il s’approvisionne davantage en produits québécois, soutient Marcel Groleau. Ça interpelle directement la compétitivité des produits québécois, parce que les transformateurs alimentaires, c’est sûr qu’ils ont accès à des produits qui peuvent provenir d’un peu partout sur la planète. Et la compétition est forte. » Le secteur de la transformation alimentaire constitue un des principaux débouchés de la production agricole, dont 70 % sont transformés au Québec, selon les chiffres du gouvernement.

L’UPA espère aussi que la politique bioalimentaire contiendra des mesures pour assurer une meilleure gestion des risques. Elle aimerait notamment un régime de stabilisation des revenus adapté à la volatilité des prix des marchés pour traverser les périodes de fluctuations. Elle croit aussi que des régimes d’assurances des récoltes seront nécessaires pour faire face aux événements météorologiques extrêmes dus aux changements climatiques, puisque les grêles, les pluies abondantes ou les sécheresses pourraient affecter les cultures.

Les changements climatiques, grands oubliés ?

Selon Guy Debailleul, professeur associé au Département d’économie agroalimentaire et des sciences de la consommation de l’Université Laval, la question des changements climatiques a été l’une des grandes oubliées durant la démarche de consultation menée par le gouvernement du Québec. « J’étais étonné que ça prenne si peu de place, souligne-t-il. On sait que ce sont des changements qui vont s’opérer relativement vite et qui vont aussi concerner l’agriculture. » Même si le Québec ne constitue pas l’endroit où l’agriculture risque le plus de pâtir du réchauffement de la planète, il souligne que les bouleversements de températures pourraient impliquer une adaptation des productions agricoles. « Il faut s’y préparer, assure-t-il. Si on a un climat avec lequel on est plus en mesure d’avoir des arbres fruitiers ou des vignes, ce n’est pas une variété de blé qu’on décide de semer du jour au lendemain. »

Guy Debailleul déplore aussi que certains angles morts n’aient pas été abordés concernant l’enjeu de l’accès à la terre, dont les discussions se sont limitées aux dangers générés par la convoitise des investisseurs extérieurs à l’agriculture sur la spéculation. À son avis, la concurrence entre producteurs pour l’achat des terres a eu une influence sur les rentes foncières. « Les jeunes ont de plus en plus de mal à avoir accès à la terre, parce qu’elle est devenue très chère, remarque-t-il. C’est assez préoccupant que des agriculteurs doivent dépenser des fortunes pour avoir accès à cette terre. On sait déjà qu’ils doivent dépenser beaucoup pour les quotas. Ça pénalise énormément l’agriculture, dans la mesure où, quand vous avez acheté de la terre et que vous payez des quotas à fort prix, il ne vous reste plus beaucoup d’[argent disponible] pour améliorer les moyens de production et les techniques. »

En plus de considérations pour la relève agricole, M. Debailleul espère que la politique bioalimentaire contiendra des mesures adéquates pour favoriser la production biologique. « On est obligé d’importer une partie des produits biologiques pour répondre à la demande des consommateurs, constate-t-il. Il y a manifestement des incitatifs qui n’ont pas été mis en place. »

Des mesures cosmétiques ?

Maxime Laplante, président de l’Union paysanne, ne se fait pas trop d’attentes. « Ce que je redoute, c’est que le gouvernement va mettre sur la table un projet de politique qui va être essentiellement cosmétique : on veut améliorer la visibilité des produits du terroir, du bio, de l’agriculture de proximité. Il va y avoir des petites modifications, mais — c’est mon appréhension — qui ne changeront pas grand-chose au modèle en place. »

Guy Debailleul affiche une inquiétude similaire. « Je crains qu’on ait un certain nombre de mesures partielles et ponctuelles qui répondront à certaines demandes des consommateurs, mais qui n’iront pas au fond des choses », explique-t-il. Pour s’attaquer aux racines des enjeux, il considère que le gouvernement devrait accepter de réexaminer la pertinence de tous les programmes mis en place au fil des années. Or, une telle démarche déplairait assurément à certains acteurs, et M. Debailleul ne s’attend pas à ce que le gouvernement prenne ce risque durant une année électorale.

L’industrie bioalimentaire représente au Québec:

  • 8 % du produit intérieur brut
  • 12 % des emplois
  • 9 % des exportations
  • 4 % des investissements

Une population préoccupée

En marge des consultations menées par Québec au sujet de sa future politique bioalimentaire, la firme Léger a réalisé trois sondages auprès de 1000 répondants chacun pour connaître les principales préoccupations de la population sur les enjeux abordés par la démarche. Dans le sondage consacré aux attentes des consommateurs, deux préoccupations se distinguaient, soit celles du prix des aliments et de l’hygiène des établissements, respectivement souligné par 82 % et 79 % des personnes interrogées. Quant à leur perception de l’industrie alimentaire, 73 % des répondants se sont montrés soucieux de l’hygiène et de la salubrité des aliments, et 65 % du gaspillage et des pertes d’aliments par les entreprises alimentaires. Lorsque questionnés sur leur perception du secteur de la production agricole et des pêches commerciales, 72 % des répondants ont soulevé l’enjeu des conséquences des résidus des pesticides sur la santé de la population comme principale préoccupation. L’utilisation d’antibiotiques et d’hormones de croissance chez les animaux et les poissons d’élevages venait au second rang, cette question trouvant un écho chez 69 % des personnes interrogées.