Tourisme des villes, tourisme des champs

Sophie Suraniti Collaboration spéciale
Photo: iStock

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

La saison estivale 2017 québécoise va sans doute être à marquer en rose dans les annales de fréquentation touristique. Jamais les chiffres n’auront été aussi bons ! Parmi l’offre, le sillon agrotouristique continue de se creuser. Selon ce que les entreprises veulent bien y semer. Et l’automne et ses récoltes promettent de ne pas nous laisser en appétit.

Faire venir le visiteur sur place et le faire repartir heureux, tel un nouvel ambassadeur de la cause visitée, demande plus que quelques panneaux informatifs qui se décolorent avec le temps et une poignée d’affaires en pots en vente sur le comptoir. Certaines régions ont la chance d’avoir sur leur territoire de véritables « locomotrices » agrotouristiques qui, année après année, réfléchissent, revoient leur offre, investissent. En temps, en argent, en personnel. Accéder à cet état de grâce ne se fait pas du jour au lendemain. Il faut souvent cumuler des années avant qu’une offre ou une image ne se tiennent ! D’autant plus que le touriste des villes qui se déplace en campagne pour aller à la rencontre du fermier passionnant vu, entendu ou lu dans les médias débarque avec certaines attentes…

Manger (avec) le paysage

Photo: Xavier Girard Lachaine Un plat de la cantine Pollens & Nectars

D’abord, l’attente du paysage. L’assiette du tourisme gourmand se compose pour moitié du paysage. L’autre moitié, ce sont les produits locaux mis en avant avec toutes les explications concernant leur provenance : qui a fait ça, comment, pourquoi, etc. Sans oublier la matière première magnifiée et visitée de long en large pendant plusieurs heures sur place. On déambule, on traque la moindre activité agricole en cours, on pose des questions, et une fois le tour complet bouclé, on termine en savourant le paysage environnant. Littéralement. « Le lieu représente 50 % de l’expérience. C’est la remarque de beaucoup de gens de la ville qui sont venus nous rendre visite à la ferme », me confie Anne-Virginie Schmidt, copropriétaire de Miels d’Anicet. Alors, ce paysage, on le soigne. De plus en plus, et de mieux en mieux. Intérieur, avec des agencements pensés selon ce qu’on veut véhiculer comme image pour ce café-resto. Et extérieur. Comme ce cocktail mettant en avant un hydromel concocté par la belle-famille, le tout dans un décor de coucher de soleil, de montagne du Diable, de pâturages… Bienvenue à Ferme-Neuve dans les Hautes-Laurentides !

Authenticité

L’autre attente, c’est justement l’authenticité. Sorte de saint Graal en matière agrotouristique ! Tous ces acériculteurs, apiculteurs, éleveurs, liquoristes, vignerons, etc. qui nous accueillent, jouent-ils un rôle ? N’est-ce pas une mise en scène de leur cadre champêtre qu’ils proposent aux touristes des villes que nous sommes ? Les multiples informations qui circulent (parfois mal, en tout cas de plus en plus vite) entre ceux qui y sont allés et ceux qui justement comptent y aller, et les entreprises agrotouristiques qui s’exposent, voire se surexposent sur les réseaux sociaux… Ces derniers servent beaucoup pour promouvoir ce qui se passe sur place, montrer, donner envie. Mais leur effet peut être à double tranchant. Par exemple, sur la plateforme Instagram, la clientèle est souvent plus « foodie ». Aussi, ce qu’elle voit en photo, elle veut absolument y goûter et le retrouver dans l’assiette ; avec si possible une présentation identique ! Or, un certain délai peut s’écouler entre le moment où le touriste tague un coeur et le moment où il décide de venir. Le plat en question ne sera peut-être plus de saison ! Il faut donc faire attention, réfléchir à ce que l’on publie comme photographie ou information et sur quelles plateformes on communique pour éviter les déceptions touristiques !

L’authenticité peut s’avérer un terrain périlleux. Si l’intention de départ s’avère purement financière, s’il manque de la part des hôtes ce réel intérêt pour la cuisine, ce goût pour les tablées généreuses, cela se sent et se fera savoir. « À la cantine Pollens Nectars, le menu reste simple, à l’image de l’entreprise. C’est une cuisine de proximité, conviviale, qui mise sur le moment saisonnier. On ne s’est pas lancés dans un menu gastronomique, parce que je pense qu’il ne faut pas jouer au chef quand on n’est pas un chef ! m’explique Anne-Virginie, dont la partie restauration a réellement pris son envol cette année avec les changements apportés au menu. Avant cela, on offrait quelques petits plats ou des choses à partager, comme des plateaux de fromages, de charcuteries. Mais là, on a vraiment construit un menu, mis en place une équipe en cuisine, un four à bois, parce qu’après le miel, notre grande passion avec Anicet, c’est la bouffe ! »

Échanges

Lorsque vient le temps des visites, qui coïncide généralement avec le temps des récoltes, la campagne est synonyme de générosité. Dans ce qu’elle a de meilleur à faire goûter à ses visiteurs, et dans les échanges qu’elle suscite. « On s’est rendu compte que la ferme devenait un lieu social. Un soir, une voisine du rang qui n’avait jamais mis auparavant les pieds chez nous est venue manger de la pizza ! Là, on s’est dit qu’il y avait eu un élément déclencheur, qu’on avait réussi quelque chose ! » se réjouit l’apicultrice. Même constat auprès des chefs de la restauration. Certaines entreprises agrotouristiques sont parvenues à tisser des liens avec plusieurs d’entre eux. C’est le cas pour Miels d’Anicet, mais c’est aussi le cas pour d’autres. Des éleveurs de porcs, des maraîchers, des cidriculteurs. Lorsque le coup de coeur veut aller plus loin, se partager, cela donne des formules où l’équipe du restaurant débarque. Apprendre se fait alors dans les deux sens. Le producteur rapproche le chef et son équipe de la matière première. Le chef et son équipe apportent un nouveau regard, de nouvelles façons d’appréhender la matière première en cuisine. Ce restaurant dans le champ est une formule éphémère (dite aussi pop-up) en plein développement. Développer l’offre gourmande… jusqu’où ?

« En ce qui nous concerne, on ne va pas faire plus gros. On ne veut pas devenir une usine à visiteurs. La taille atteinte cette année nous convient. C’est notre modèle à nous », me confie Anne-Virginie. Être des artisans organisés, sans le foin dans les cheveux (parmi les images idéalisées que l’on nous sert à longueur de temps de ceux qui font et vivent la campagne !), voilà ce que beaucoup d’entreprises agrotouristiques visent et parviennent à construire, saison après saison. Et lorsqu’on devient des célébrités apicoles, comme le couple Schmidt-Desrochers (grâce à la série La classe ouvrière diffusée en 2016 à Télé-Québec), il est certain que les choses sont un peu plus faciles pour attirer des visiteurs à 275 km de Montréal ! Quoique. C’est sans compter les années de travail qu’il a fallu au préalable pour attirer les regards et les caméras télévisées sur cette petite entreprise agricole. Trouver sa taille. Rester authentique. Aimer et respecter son produit. Et ses touristes !