Cultiver des pleurotes à Hochelaga pour nourrir la ville

Des dizaines de seaux en plastique percés de trous, empilés en colonnes de plus de deux mètres, servent à guider la croissance des pleurotes.
Photo: Julien Besset Agence France-Presse Des dizaines de seaux en plastique percés de trous, empilés en colonnes de plus de deux mètres, servent à guider la croissance des pleurotes.

Lysiane Roy Maheu gare sa vieille voiture. Elle fait sa livraison de pleurotes, en récupérant au passage dans un bar un seau rempli de marc de café qui lui servira à cultiver sa prochaine fournée de champignons.

Ce marc de café sera mélangé à du mycélium (la partie filamenteuse des champignons qui pousse dans la terre) et à de la drêche (un résidu de la fabrication de la bière) récupérée auprès de micro-brasseries pour produire des pleurotes écoresponsables.

Lysiane Roy Maheu et son amie d’enfance, Dominique Lynch-Gauthier, âgées de 35 ans, ont lancé il y a trois ans leur petite exploitation, Blanc de Gris.

Objectif : gaspiller le moins possible et récupérer au mieux les ressources nécessaires pour faire pousser des champignons.

Elles ont aujourd’hui six serres de cultures dans un entrepôt du quartier Hochelaga.

Des dizaines de seaux en plastique percés de trous y sont empilés en colonnes de plus de deux mètres. Les champignons passent à travers ces trous à mesure qu’ils poussent, donnant à l’installation l’aspect de cheveux ébouriffés qu’on rase lors de la cueillette.

Lysiane et Dominique récoltent trois fois par semaine. Leur production hebdomadaire avoisine les 200 kilos. Le plus souvent, elles livrent les pleurotes le jour même à la trentaine de restaurateurs de Montréal qu’elles approvisionnent, pour conserver leur fraîcheur et leur saveur.

Rien ne se perd

En cultivant les champignons à partir de ressources recyclables et recyclées, « nous réintroduisons la matière dans le cycle de production pour supprimer le déchet et en faire quelque chose d’utile », explique Dominique.

L’un des principes de l’économie circulaire est qu’« un déchet, c’est une ressource au mauvais endroit », rappelle Dominique, auparavant engagée dans l’économie sociale et solidaire.

Photo: Julien Besset Agence France-Presse Lysiane Roy Maheu et Dominique Lynch-Gauthier ont lancé il y a trois ans leur petite exploitation, Blanc de Gris.

Blanc de Gris cultive dans des seaux plutôt que dans des sacs en plastique, comme c’est souvent le cas dans des champignonnières, car de tels sacs « devraient être jetés après chaque récolte », souligne Lysiane.

Pas de gaspillage dans la livraison non plus, qui se fait avec des cageots en plastique réutilisables.

Lysiane a longtemps travaillé dans la restauration et sait l’importance de démarcher personnellement les chefs pour les convaincre d’acheter ses pleurotes, en leur mettant la marchandise sous les yeux.

« On vise les restaurants haut de gamme qui partagent les mêmes valeurs que nous », dit-elle.

Le kilo de pleurotes leur est facturé 25 $, livraison comprise.

« On peut trouver des pleurotes à partir de 10 $ le kilo, mais ce n’est pas la même qualité », assure Lysiane.

En cas de récolte abondante, ce qui n’a pas été vendu aux restaurateurs est proposé aux particuliers au prix de 15 $ le demi-kilo, et la vente a lieu directement à l’entrepôt.

« De plus en plus de gens sont prêts à payer un peu plus pour de la nourriture locale, avec une étiquette, une valeur associée » comme l’agriculture biologique, relève René Audet, sociologue de l’environnement à l’Université du Québec à Montréal.

L’achat local, « une éthique de vie »

Le restaurant Les Fillettes a mis les pleurotes Blanc de Gris à sa carte depuis l’été. Ces champignons « sont plus beaux, plus frais et plus fermes », explique le chef Julien Hébert Bouchard.

En achetant des produits locaux, dit-il, « on encourage les gens du quartier, c’est une éthique de vie et c’est autant responsable au niveau environnemental qu’économique ».

De plus en plus de gens sont prêts à payer un peu plus pour de la nourriture locale, avec une étiquette, une valeur associée

 

Lysiane et Dominique ont investi « des centaines de milliers de dollars » dans leur entreprise, en mettant à contribution famille et amis, mais Blanc de Gris n’arrive pas à être rentable.

« Cela fait deux ans que nous ne nous sommes pas payées », explique Lysiane, qui jonglait, un temps, avec un emploi de serveuse le soir.

Les deux associées se concentrent pour l’instant « sur une seule variété [de champignons] afin de perfectionner la production » et de fidéliser la clientèle, ajoute Lysiane.

Si les affaires marchent, Blanc de Gris pourrait à l’avenir se diversifier sur le marché de l’alimentation locale et écoresponsable à Montréal.

Une première ferme urbaine a ouvert ses portes sur un toit de la ville il y a quelques années et, depuis, ces exploitations aériennes ont fleuri, alimentant une demande croissante en fruits et légumes produits localement.

René Audet évoque « une réelle motivation à transformer notre système alimentaire aujourd’hui ». Les voies alternatives « sont en train de se structurer de plus en plus, d’être reconnues et de réussir ».