Sain(t)e alimentation

Sophie Suraniti Collaboration spéciale
Le consommateur navigue dans un univers informationnel nébuleux malgré les bonnes volontés ou les initiatives publiques et privées.
Photo: iStock Le consommateur navigue dans un univers informationnel nébuleux malgré les bonnes volontés ou les initiatives publiques et privées.

Ce texte fait partie du cahier spécial Alimentation

Même le lait est un produit transformé ! Qui peut se targuer de le boire aujourd’hui directement du pis de la vache, hormis le fermier ? Bienvenue dans notre monde des produits alimentaires majoritairement transformés ! Inutile de se voiler la face. Par contre, le bout de la chaîne, nous le tenons encore par notre capacité à (inter)agir.

C’est pourquoi l’industrie agroalimentaire s’engage vers plus de qualité. Certes, le portrait est loin d’être parfait. Mais les choses bougent. Clairement ! On l’observe avec la réduction de gras (le gros du travail ayant été accompli avant 2010), de sel (en cours) et de sucre (nous sommes en plein dedans). Avec toutefois certaines limites que ne peuvent franchir les transformateurs. Car « un saucisson restera toujours un produit de charcuterie avec du gras dedans ! » clame Annick Van Campenhout, directrice générale du Conseil des initiatives pour le progrès en alimentation (CIPA). Cet organisme mis sur pied en 2011 gère le programme Melior, un projet financé par Québec en forme visant à accompagner les entreprises agroalimentaires dans leur démarche volontaire pour « mieux » produire (en réduisant par exemple le sel ou le sucre dans leurs produits).

Le consommateur devance la demande ? Peut-être. Mais il navigue aussi dans un univers informationnel nébuleux malgré les bonnes volontés ou les initiatives publiques et privées. Toutes ces informations présentes sur les étiquettes ! Cet alignement de logos ! Ces « mange-ceci-et-pas-ça » que l’on nous martèle quotidiennement !

Moins d’ingrédients

La surenchère informationnelle aurait-elle atteint ses limites, elle aussi ? La liste des ingrédients tend à se réduire. Tant mieux. D’autant que cet allègement s’accompagne d’une demande pour plus de transparence. Cinq ou six ingrédients, c’est bien ; et c’est encore mieux si on les connaît tous ! Exit les composés chimiques aux noms incompréhensibles. Simplification, transparence et… authenticité.

Authentique ? « Les gens ne sont pas dupes, ils finissent par comprendre que l’industrie travaille d’abord pour elle, ses propres bénéfices, plutôt que pour la santé des citoyens. Toutefois, je suis convaincu qu’un changement s’opère dans la conscience des consommateurs », affirme le jardinier Yves Gagnon, qui sème ses trucs et recettes écologiques dans son onzième livre, Le festin quotidien, aux éditions Colloïdales. D’où vient ce produit ? Comment a-t-il été cultivé, transformé, transporté ? L’industrie doit donc s’adapter pour répondre à ce type de questions. De saines (ou naturelles) questions.

Même constat pour Renée Frappier, qui prêche depuis le milieu des années 1980 pour une alimentation naturelle et qui organise le plus important « salon vert » annuel, l’Expo manger santé et vivre vert. Sans compter que les informations filent et défilent. « Les réseaux sociaux incitent les gens à cuisiner davantage, à varier leurs menus. Grâce au Web, je trouve qu’il y a une belle circulation d’idées et de services, comme tous ces outils d’aide pour faire son épicerie, calculer les apports nutritionnels, etc. », commente-t-elle. Mais il y a aussi possibilité de malinformation et de désinformation… Une chose lue tel jour, contredite le lendemain. « Scène » alimentation !

« Si une allégation sur un produit s’avère plus ou moins exacte, l’entreprise en question sera rapidement jugée. À produit égal, le consommateur se tournera vers celui du concurrent ! » remarque Annick Van Campenhout. Mais si le consommateur souhaite plus de transparence, il doit être cohérent avec sa demande. Ce qui est loin d’être le cas. Un exemple ? Déposer la salière sur la table alors qu’on a choisi la version allégée en sel du produit. Comment s’explique ce type d’incohérence ? « Cela relève d’une grande difficulté à changer nos habitudes. Dans le cadre d’un sondage mené par la firme CROP pour le programme Melior [entre le 13 et le 19 août 2015 auprès de 1000 Québécois âgés de 18 ans ou plus], plus de la moitié des personnes interrogées trouvent difficile d’améliorer leurs habitudes, et la routine demeure l’ennemie numéro 1 », commente Annick Van Campenhout.

En fait, on veut du changement, mais sans changement ! Une autre tendance « saine » qui se manifeste ? L’intérêt croissant pour l’aspect global de l’aliment, à savoir l’environnement dans lequel il s’inscrit. Pour beaucoup d’entre nous, la saine alimentation va de pair avec la qualité nutritionnelle du produit. Mais son environnement global, comme la provenance ou l’emballage, nous importe. Ainsi, à proposition égale, le local sera privilégié, même s’il n’est pas lié directement à l’amélioration de l’offre alimentaire.

On veut des aliments sains qui à la fois procurent du plaisir et ont du goût ? OK ! Par contre, revoyons nos réglages gustatifs qui ont un gros faible pour les taux de sucre, de sel et de gras élevés ! Déconstruire pour mieux reconstruire… Le plaisir, hormis celui que donne le goût des aliments, c’est aussi se retrouver à table. Prendre son temps a des effets bénéfiques sur le métabolisme digestif, les quantités de nourriture ingérée, etc. Cette notion temporelle, auparavant absente des radars, est une nouveauté. Le temps de la consommation donc, de la dégustation, mais aussi celui du calendrier végétal, du rythme des saisons, de la nature.

Comme vendeur de semences, Yves Gagnon remarque depuis plusieurs années un regain d’intérêt pour les cultures horticoles à la campagne ou en ville, sur de petits lopins de terre, dans des contenants posés sur les galeries des condos… « Les gens ont besoin de reprendre contact avec la terre, avec le règne végétal. Les jeunes aspirent à une vie maraîchère à petite échelle. » Et on renoue ainsi avec le gros bon sens. Finalement, on n’invente rien en alimentation. « C’est pour cela que c’est formidable ! On répète depuis des années qu’il faut manger le plus frais possible ! Si j’ai des betteraves, je les prépare de suite, je n’attends pas qu’elles flétrissent ! » s’anime Renée Frappier.

La saine alimentation, c’est donc aussi et surtout reconsidérer notre rapport au temps (celui d’une consommation immédiate qui nous permettra par là même d’agir sur le gaspillage alimentaire) et notre rapport au ventre que l’on a démesurément enflé.


Une définition de la saine alimentation

« Une alimentation saine est constituée d’aliments diversifiés et donne priorité aux aliments de valeur nutritive élevée sur le plan de la fréquence et de la quantité. En plus de leur valeur nutritive, les aliments ont une valeur gastronomique, culturelle ou affective. La saine alimentation se traduit par le concept d’aliments quotidiens, d’occasion et d’exception, de même que par des portions adaptées aux besoins des personnes. Les divers milieux doivent présenter une offre alimentaire en concordance avec leur mission où la proportion des aliments quotidiens, d’occasion et d’exception pourra varier. »

Selon le document de référence de 2010 « Vision de la saine alimentation », publié dans le cadre du Plan d’action gouvernemental de promotion des saines habitudes de vie et de prévention des problèmes reliés au poids 2006-2012 — Investir pour l’avenir.