Cuisiner en famille pour adopter les bons réflexes

Anne Gaignaire Collaboration spéciale
De nombreuses initiatives se mettent en place pour inciter les enfants à cuisiner.
Photo: Karine Desserre-Pézé De nombreuses initiatives se mettent en place pour inciter les enfants à cuisiner.

Ce texte fait partie du cahier spécial Alimentation

Pour adopter une alimentation saine et équilibrée, rien de mieux que de prendre les bonnes habitudes étant petit en cuisinant avec ses parents. L’habitude est pourtant encore peu ancrée dans les familles, mais les incitations se multiplient.

Chez Véronique et Alain, la cuisine est une affaire de famille. Au quotidien, les jumelles, âgées de 6 ans, préparent les assaisonnements, aident à préparer les salades. Tous les week-ends, leur frère, Cory, 10 ans, et elles doivent préparer un plat de leur choix pour le repas.

Cuisiner avec ses parents est, selon les experts, la meilleure façon d’apprendre à bien manger. Des études ont montré que les personnes qui cuisinent souvent à la maison consomment moins de malbouffe, plus de grains entiers, plus de fruits et légumes et moins de gras, et que les enfants mangent plus de légumes lorsqu’ils participent à la préparation des repas avec leurs parents. Une étude très récente, réalisée par l’Université du Delaware et un centre hospitalier pour enfants de Cincinnati, a aussi révélé que le fait que les parents cuisinent avec leurs enfants pouvait faire baisser de plus de la moitié (56 à 25 %) le nombre de repas que certaines familles avaient l’habitude de prendre à l’extérieur de chez elles.

C’est d’autant plus important que « ce que les enfants prennent comme habitudes alimentaires étant petits sera leur norme, leur point de repère pour le reste de leur vie », estime Stéphanie Côté, nutritionniste chez Extenso, le centre de référence en nutrition de l’Université de Montréal, et auteure du livre Bébés, 21 jours de menus. Or, « même s’il ne faut pas culpabiliser les familles qui consomment des produits préparés, c’est quand même mieux de manger des plats qu’on a cuisinés soi-même, car les autres sont généralement plus salés, plus gras et contiennent moins de légumes et de viande », poursuit la nutritionniste.

Offrir un regard critique

Cuisiner avec ses enfants permet aussi « d’inculquer un regard critique sur les recettes en diminuant la quantité de sucre ou de gras indiquée, par exemple, mais aussi par rapport aux approches marketing lorsqu’on fait l’épicerie », avance Karine Desserre-Pezé, auteure d’un blogue sur l’éducation alimentaire des enfants. C’est aussi l’occasion « de les sensibiliser à la pêche durable, par exemple quand ils doivent choisir le poisson à l’épicerie », ajoute Patrick Emedy, chef formateur et responsable de l’évaluation des programmes à la Tablée des chefs.

Mais force est de constater que « l’habitude de cuisiner avec les enfants est encore rare », regrette Patrick Emedy. La Tablée des chefs organise notamment de nombreux ateliers de cuisine dans des centres de jeunesse et a mis en place des Brigades culinaires dans 60 écoles secondaires au Québec ; elle devrait le faire dans 80 l’année prochaine.

« Ce qui empêche souvent les parents de cuisiner avec leurs enfants, c’est le manque de temps et la peur que les enfants se blessent en travaillant dans la cuisine », poursuit Karine Desserre-Pezé. Ce qui explique peut-être que 56 % des enfants québécois disent ne pas cuisiner régulièrement avec leurs parents. Pourtant, 79 % d’entre eux aimeraient le faire plus souvent.

Apprentissage à tout âge

Il semblerait que les adultes aient pris conscience de cette opportunité, car de nombreuses initiatives se mettent en place pour inciter les enfants à cuisiner. Ricardo a lancé un livre de cuisine pour les enfants avant les Fêtes, Mon premier livre de recettes. L’Académie culinaire, institut privé, offre des ateliers de cuisine pour les enfants à Québec, Montréal et Shawinigan — celui sur la confection d’oeufs de Pâques maison à Montréal affiche complet. Karine Desserre-Pezé, qui a commencé sa carrière dans la communication en santé et a participé à la mise en place d’un programme de prévention de l’obésité en France, a lancé début janvier le blogue 1, 2, 3, je cuisine (www.123jecuisine.com) afin de « montrer qu’on peut cuisiner avec des enfants et que c’est important pour leur éducation ». Elle indique dans chaque recette qu’elle met en ligne comment les enfants peuvent participer selon leur âge (simplement passer les tomates sous l’eau pour les laver pour les plus jeunes) et a également écrit un texte pour expliquer comment apprendre aux enfants à se mouvoir dans une cuisine et à utiliser les ustensiles dangereux pour éviter les accidents.

Au-delà de ces initiatives individuelles, « le Québec profite d’un véritable continuum dans l’éducation alimentaire des enfants dès leur plus jeune âge et jusqu’à l’adolescence », assure Patrick Emedy. Si la Tablée des chefs s’adresse aux adolescents et jeunes adultes dans les écoles secondaires et les centres de jeunesse, d’autres organismes comme Croquarium, qui forme des éducatrices et met en place des jardins pour que les enfants puissent manipuler des légumes en terre, ou les Ateliers cinq épices, qui proposent des ateliers culinaires dans les garderies et les écoles primaires, visent les enfants dès l’âge de 2 ans.

Des initiatives salutaires puisque, au Québec, la proportion de jeunes de 2 à 17 ans ayant un surpoids a augmenté de 55 % entre 1978 et 2004 pour atteindre 22,6 %.

Développer le goût sans culpabiliser

Il n’est pas question de baser l’éducation alimentaire des enfants sur les valeurs nutritionnelles des aliments, mais plutôt sur le plaisir du goût. « Le discours dominant, c’est de se concentrer sur les informations nutritionnelles, mais on a bien vu que les comportements ne changent pas et que les problèmes de santé persistent. Nous, on privilégie l’éducation au goût. Il n’y a pas d’aliments bannis. On n’est pas dans la culpabilisation, mais bien dans la diversité alimentaire pour que le rapport à l’alimentation redevienne sain », affirme Mélanie Mercier, coordonnatrice aux communications et développement des affaires de Croquarium, qui apprend par exemple aux éducatrices de services de garde comment faire des collations mystères en faisant goûter divers aliments aux enfants les yeux bandés.

Avec les adolescents, les chefs des Brigades culinaires se méfient même de cette approche nutritionnelle qui pourrait avoir des répercussions sur les jeunes, attentifs à leur image corporelle. « On ne veut pas qu’ils se mettent à calculer les calories qu’ils prennent tous les jours. Ça pourrait avoir l’effet inverse », met en garde Patrick Emedy.

Manger par plaisir s’apprend en touchant les aliments, en sentant les odeurs, en épluchant, coupant des légumes, des fruits, en mettant à la bouche un morceau de fruit, une préparation. Du chocolat, des hamburgers, des brocolis, du poisson. Tout est bon. Rien n’est tabou. Sans excès.

« Il n’y a pas à opposer la cuisine gourmande et la cuisine santé. Pourquoi on ne pourrait pas avoir du plaisir en goûtant de tout modérément ? » s’interroge Karine Desserre-Pezé.

Plusieurs initiatives se mettent en place pour inciter les enfants à cuisiner.