Une industrie dynamique à la recherche d’une vision commune

Assïa Kettani Collaboration spéciale
« Plus de 95 % des entreprises agrotouristiques vendent leurs produits à la ferme ou sur le lieu de production », rappelle Odette Chaput. Et, dans certains cas, il s’agit d’un canal de distribution incontournable.
Photo: Source Ville de Rougemont « Plus de 95 % des entreprises agrotouristiques vendent leurs produits à la ferme ou sur le lieu de production », rappelle Odette Chaput. Et, dans certains cas, il s’agit d’un canal de distribution incontournable.

Ce texte fait partie du cahier spécial Agrotourisme

Remplir un sac de pommes fraîchement cueillies, poursuivre avec la visite d’une ferme, participer à la visite guidée d’un pressoir, enchaîner avec une dégustation, s’arrêter en route à une table champêtre : en somme, découvrir le Québec toutes papilles dehors figure désormais parmi les incontournables du tourisme au Québec. Pas étonnant donc que l’agrotourisme, né il y a environ 35 ans, ait connu une véritable explosion au cours de la dernière décennie, passant de quelque 500 entreprises en 1995 à près de 900 aujourd’hui.

Au-delà des chiffres, l’offre agrotouristique a elle-même connu une diversification sans précédent. Aux traditionnelles visites et à l’hébergement à la ferme, qui dominaient l’offre il y a 30 ans, s’est ajoutée une panoplie d’activités et d’expériences agrotouristiques : animations, démonstrations, dégustations, autocueillette, promenades en tracteur et activités d’interprétation. « L’agrotourisme est aujourd’hui lié à une volonté de mieux connaître les produits du terroir, et pas seulement de les consommer », explique Annie Tessier, agente à la commercialisation de l’Union des producteurs agricoles (UPA).

Et, derrière la diversification de l’offre, on trouve une profonde évolution de la production agroalimentaire, de plus en plus gourmande et raffinée, à tel point qu’Odette Chaput, directrice générale de l’Association de l’agrotourisme et du tourisme gourmand, parle d’un bouleversement total du secteur. Ainsi, les pommes et le sirop d’érable partagent désormais la vedette avec les bleuets, les fraises, le miel, le vin et les champignons. Même si la majorité de l’offre reste de nature végétale (66 % des entreprises agrotouristiques sont dans la production végétale, contre 45 % dans la production animale), l’intérêt pour l’agrotourisme animalier est également en plein essor, s’ouvrant vers l’élevage de cerfs, d’autruches, de bisons, de lapins ou de chevaux. « Les producteurs ont énormément innové en matière de produits et ont réussi à créer un engouement fort pour les produits de la ferme. »

Ainsi, les agrotouristes peuvent désormais se procurer des saucisses d’émeu, du pâté de bison, des croquettes de lapin, du smoked meat de canard, des rillettes d’autruche, sans oublier les fromages, qui figurent parmi les nouveaux produits-phares haut de gamme.

Les alcools fins ont aussi le vent en poupe, notamment le cidre, qui s’exporte désormais sur des marchés étrangers, les microbrasseries et les vins. « Il y a 12 ans, on ne parlait pas de la qualité des vins québécois. Aujourd’hui, c’est une chose acquise », souligne Odette Chaput.

À cela s’ajoutent les entreprises de transformation : les boulangeries artisanales, les fumoirs, les chocolateries, qui « achètent des produits du terroir québécois pour les transformer, même s’ils ne les produisent pas ».

Cette tendance touristique accompagne étroitement l’émergence d’un nouvel acteur de l’équation agroalimentaire : le consommateur citoyen. En effet, l’engouement pour les produits régionaux, le désir d’encourager les producteurs locaux et le succès croissant de la gastronomie expliquent le succès de l’agrotourisme. Désormais, on marie l’escapade bucolique à la consommation responsable, la découverte des terroirs au plaisir gastronomique.

Un produit d’appel

Le dynamisme du secteur se fait sentir dans plusieurs régions du Québec. « Pour certaines régions, l’agrotourisme est devenu un produit d’appel, qui permet à une région de se positionner et de se faire connaître. » À chaque région sa spécialité : les Cantons-de-l’Est se spécialisent dans les vignobles, les pomiculteurs se concentrent dans la région des Laurentides, les acériculteurs se répartissent entre les Laurentides et Chaudière-Appalaches et les fromageries dominent la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Et ce sont les régions limitrophes de Montréal qui se réservent la part belle du gâteau : 50 % des entreprises sont réparties autour de la métropole, soit la Montérégie, les Laurentides, Lanaudière et l’Estrie. Parmi les critères d’achalandage des sites agrotouristiques, une distance de moins de trois heures de la ville est d’ailleurs un seuil important.

Pour les producteurs, l’agrotourisme est devenu un allié de taille, permettant de contrer la concentration de la distribution alimentaire et de diversifier les revenus. « Plus de 95 % des entreprises agrotouristiques vendent leurs produits à la ferme ou sur le lieu de production », rappelle Odette Chaput. Et, dans certains cas, il s’agit d’un canal de distribution incontournable. « De nombreux producteurs de vin et d’alcool fin sont limités au Québec, car ils n’ont pas la possibilité de rentrer dans le créneau de la SAQ », souligne-t-elle. D’autant plus que la plupart des entreprises agrotouristiques sont de petite taille, avec un revenu annuel médian de 112 000 $.

Au rang des difficultés avec lesquelles les producteurs québécois doivent composer, citons notamment la saisonnalité très marquée et les périodes d’exploitation très courtes. Ainsi, un producteur de sirop d’érable ou de pommes a tout intérêt à diversifier son offre afin de pouvoir avoir un revenu toute l’année. Le manque de main-d’oeuvre qui en découle fait également partie des défis supplémentaires : en raison du roulement important du personnel saisonnier, il est difficile d’avoir une main-d’oeuvre qualifiée qui soit disponible en temps voulu.

Autre enjeu majeur : la dispersion. Alors que certains producteurs sont isolés et que les expériences sont disparates d’une région à l’autre, un défi majeur consiste à intégrer l’agrotourisme à une offre plus globale pour gagner en visibilité. Pour cela, le mot d’ordre est le réseau : on peut combiner une dégustation avec la promotion d’une piste cyclable, une activité culturelle ou sportive, histoire de retenir le consommateur dans la région. D’ailleurs, une trentaine de routes offrant des haltes agrotouristiques sillonnent le Québec, rassemblant 34 % des producteurs agrotouristiques autour de thématiques données. On citera, parmi les routes provinciales, la Route des vins du Québec et la Route gourmande des fromages fins du Québec, et, parmi les routes régionales, Pomme en fête et lesRendez-vous champêtres dans les Laurentides, le circuit De la terre à la tableau Saguenay–Lac-Saint-Jean, le Circuit du paysan et la Route des cidresen Montérégie ou encore la Route des saveursde Charlevoix.

En revanche, l’Association de l’agrotourisme et du tourisme gourmand dénonce le manque de cohésion du développement de l’agrotourisme au Québec, à cheval entre deux ministères : le ministère du Tourisme et celui de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ). « Nous n’avons pas une identité gourmande forte et distinctive pour attirer les touristes à l’échelle internationale. Pour renforcer la compétitivité, il faut se doter d’une vision commune et d’un plan d’action cohérent », estime Odette Chaput.

L’agrotourisme au Québec

900entreprises.

Des recettes estimées à 203 millions de dollars pour l’ensemble du secteur agrotouristique et touristique gourmand.

6400 emplois.

9 millions de visites par année.

En moyenne, les producteurs agrotouristiques tirent des revenus de 112 000 $ de leurs activités agrotouristiques.

50 % des entreprises agrotouristiques sont réparties entre la Montérégie, les Laurentides, l’Estrie et Lanaudière.

41 % de l’ensemble des producteurs agrotouristiques déclarent un chiffre d’affaires annuel entre 25 000 $ et 74 999 $. La catégorie du chiffre d’affaires annuel la plus souvent déclarée : de 25 000 $ à 49 999 $. 63,7 % des revenus totaux de l’entreprise sont générés par les activités agrotouristiques.

Le sirop d’érable et les pommes représentent 50 % des entreprises agrotouristiques.

Les visites guidées et la vente de produits sont les activités le plus souvent proposées. Plus de 95 % des entreprises agrotouristiques vendent sur place.

Moins de 10 % des producteurs agrotouristiques possèdent une production certifiée biologique et 80 % de ces producteurs biologiques déclarent un revenu inférieur à 75 000 $.

En haute saison, les entreprises agrotouristiques emploient en moyenne entre 1 et 4 employés.


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