Le temps d’une bière rue Wellington

Le nom des bières de la nouvelle succursale du Benelux témoigne de l’attachement des artisans au lieu de brassage. Se retrouveront au menu la Tempérance, d’après la fameuse loi qui a donné à Verdun le surnom de «ville sèche», et la Vélo, un hommage aux cyclistes.
Photo: Marie-Hélène Tremblay Annik MH de Carufel Le nom des bières de la nouvelle succursale du Benelux témoigne de l’attachement des artisans au lieu de brassage. Se retrouveront au menu la Tempérance, d’après la fameuse loi qui a donné à Verdun le surnom de «ville sèche», et la Vélo, un hommage aux cyclistes.

Non, il n’y a pas de Molson, pas plus que du vin, du cordial ou quelque eau-de-vie à la nouvelle brasserie artisanale Benelux, à Verdun. C’est qu’en 1875, « le conseil municipal de Rivière St Pierre [Verdun] vote un règlement restreignant la vente et l’exposition de vins et de spiritueux de toutes sortes ». Cette décision, rappelle l’historien Mathieu Perron, introduit le « régime sec », qui se prolongera sous différentes formes jusqu’à ce que la Ville fusionne avec Montréal, en 2002.

Les propriétaires du Benelux de la rue Sherbrooke, à Montréal, profitent alors de la brèche qu’ouvre la Ville en modifiant son plan d’urbanisme pour demander un permis afin d’installer une nouvelle succursale dans le giron verdunois. Surprise ! Personne ne voit de problème à ce qu’on fabrique de la bière. Mais pour ce qui est de la vendre… « La Ville ne pensait pas que ça prenait un permis de bar pour installer une microbrasserie. L’ennui, c’est qu’un permis de bar, la mairie d’arrondissement ne veut pas en délivrer », raconte Benoît Mercier, copropriétaire du Benelux, en égrenant nombre d’embûches auxquelles lui et ses acolytes ont fait face avant de poser leurs cuves dans les entrailles de la rue Wellington.

Ainsi, ceux qui avaient annoncé en grande pompe la fin de la « ville sèche » seront peut-être déçus. « Nous sommes une exception. Nous avons notre permis de bar à la condition de vendre seulement ce que nous brassons. Nous ne pouvons donc pas vendre de vin, de “fort”, de cidre », souligne Benoît Mercier. Il est même stipulé qu’aucune autre brasserie artisanale ne doit s’installer à moins de 1,5 kilomètre de celle du Benelux. De quoi maintenir à distance les producteurs de bibine, les tavernes où s’épanchent quelques personnages dépeints dans Broue et autres brasseries aux relents de misogynie… La faute en revient d’abord à la Loi de tempérance du Canada, et ensuite à une autre réglementation, datant de 1965, stipulant l’interdiction d’établir certains types de commerces « louches » dans les limites de la « cité ».

« C’est le syndrome du “Pas dans ma cour”, s’insurge Mercier. Depuis 60 ans, les gens vont soit de l’autre côté de la track du chemin de fer, de l’autre bord du canal, soit au centre-ville de Montréal pour boire, et ils reviennent après dans Verdun. » Benoît Mercier croit en toute humilité qu’il manquait tout de même un maillon pour qu’une véritable vie de quartier s’installe dans cet arrondissement, lequel s’embourgeoise. « Et tous ces gens, pourquoi faudrait-il qu’ils aillent ailleurs pour boire une bière ? Pour encore s’éloigner de ceux qui vivent à leurs côtés ? »

 

Retour à la source du Nederland

Déjà, personne ne se faisait prier pour déguster les bières du Benelux. L’établissement toujours bondé de la rue Sherbrooke, au centre-ville, était déjà reconnu pour ses fabuleuses soirées de bières conditionnées dans un « cask » (bière non filtrée, température ambiante, sans dioxyde de carbone) lors de l’Off Mondial de la bière, ou encore à l’année avec ses bières d’inspiration belge et américaine.

Mais la succursale de Verdun souhaite retourner davantage aux origines de son nom, acronyme regroupant les trois monarchies constitutionnelles voisines que sont la Belgique, le Nederland (Pays-Bas) et le Luxembourg. À en croire Benoît Mercier, les bières inspirées des recettes belges seront donc à l’honneur dans l’ouest de la ville. Pour l’instant, on reste en terrain plutôt connu - et aimé ! - avec des bières de styles américain, anglais et allemand, qui ont été fomentées par le maître brasseur des lieux, Teklad Pavisian, alias « Tico ».

Des brassins aux noms extrêmement locaux

Les recettes demeurent singulières et le nom des bières témoigne de l’attachement des artisans au lieu de brassage : la Tempérance, du nom de la fameuse loi qui a donné à Verdun le surnom de « ville sèche » ; la Vélo, qui « rend hommage aux gens qui sillonnent les rues et longent le fleuve » sur deux roues. D’autres noms de rues ou de personnages sont susceptibles de s’ajouter à l’ardoise au cours des prochains mois. Chose certaine, il s’en brassera, des choses, sous les voûtes de cette ancienne banque. « D’abord, on s’attaque aux lagers, sans houblon, à 4 % d’alcool ; s’il y a le moindre défaut là, ça ressort vite. Ensuite, on essaie de mettre à terme notre programme de bière en fût de chêne, de brandyou de zinfandel », poursuit Mercier, avec un fort degré d’excitation dans la voix.

À la fin de notre visite des lieux, savamment dessinés par Bruno Braën (le Pullman, le Ballroom, le Bily Kùn), elle est encore là, la p’tite dame de Verdun, sur le sofa épuré. Elle regarde partout, goûte à son verre de Prélude, à petites gorgées. Elle a souri à quelques reprises. Elle va revenir, avec modération. Benoît Mercier lui jette un coup d’oeil rapide, puis se tourne vers l’immense terrasse ceinte d’un haut mur antibruit où l’on a même aménagé un faux feu de camp. « Je souhaite que les gens de la rue Sherbrooke viennent à Verdun, et l’inverse. J’aimerais que les goûts de la clientèle évoluent en même temps que nous. Qui sait ? Peut-être qu’un jour il y aura même une salle de spectacle qui ouvrira dans le quartier ? »