Le marché deviendrait-il un supermarché?

<div>
	Des étals du marché Jean-Talon où l’on retrouve des produits du Québec.</div>
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir
Des étals du marché Jean-Talon où l’on retrouve des produits du Québec.
Les marchés publics ont le vent en poupe un peu partout au Québec et sont perçus comme une sorte d’entité culturelle et gourmande à eux seuls. Ils permettent aux consommateurs d’encourager l’économie locale… ou d’en avoir l’impression.
 
Jadis, les producteurs agricoles apportaient le fruit de leurs récoltes très tôt le matin au marché Jean-Talon, par exemple, à Montréal. Désormais, aux aurores, ce sont de nombreuses palettes de fruits et légumes, souvent achetées au Marché central et en provenance de partout en Amérique du Nord, qui arrivent et sont transférées habilement des chariots élévateurs jusqu’aux kiosques des commerçants.
 
Des commerçants qui, au fil du temps, sont devenus surtout des revendeurs, sans être producteurs ou agriculteurs maraîchers. Il faut se fier à l’étiquetage ou à l’honnêteté dudit commerçant pour connaître l’origine des fruits et légumes, et le nom de la ferme.
 
De fait, bien identifier la provenance des aliments est une question de respect à l’égard de la clientèle, qui est en droit de savoir ce qui se trouve dans son assiette, notamment en ce qui a trait aux organismes génétiquement modifiés (OGM). Elle a le droit de savoir si l’ail vendu comme québécois l’est réellement et s’il n’est pas plutôt de l’ail chinois vendu sous label d’ici, par exemple. La contrefaçon existe chez nous, affirment quelques producteurs écœurés et désabusés par le nombre croissant de revendeurs sans scrupule, qui prétendent offrir des produits locaux peu importe leur provenance.
 
De la terre à l’assiette ?

Des artisans producteurs comme Jacques Rémillard et les familles Racine et Denault osent à peine avouer, à mots cachés par peur de représailles, qu’ils sont victimes de pressions et doivent souvent fermer les yeux sur certaines pratiques douteuses dont ils sont témoins. À quand une vraie police des marchés, un contrôle des fraudes, un étiquetage rigoureux et crédible de la provenance et de l’origine des produits vendus ? Il n’y a pas de mal à vendre des pommes de terre de Floride, ou de l’Ontario, mais cela devient trompeur si on les affiche comme produites au Québec. Comment peut-on avoir des framboises et du maïs québécois quand la saison n’est pas commencée ? Il règne un malaise au marché Jean-Talon et les consommateurs n’en ont pas toujours conscience.
 
Redonner le goût des légumes

M. Jacques, comme l’appellent ses clients, est présent au marché chaque année depuis 37 ans. Sans son étal, il dit ne pas exister. Il se lève à trois heures du matin pour charger son camion, qui lui sert d’entrepôt, et se rendre au marché. Au printemps, il vend des fines herbes, et en août, il offre ses légumes, cultivés sur les meilleures terres noires de Napierville. Parmi sa clientèle, des professionnels de la restauration comme Olivier Perret, du Sofitel, ou Jérôme Ferrer, du groupe Europea.
 
Plusieurs estiment même que Jacques et Diane Rémillard, et quelques autres (vrais) producteurs, ont redonné le goût des légumes au grand public, et surtout le goût du contact avec les producteurs agricoles.
 
Or, cette année, le vieux camion de M. Jacques ne répondrait plus aux critères du marché Jean-Talon car, dit-il, trop long de 50 centimètres selon le nouveau règlement établi par la Corporation de gestion des marchés publics de Montréal. Amende : 200 $ par jour, toujours selon M. Jacques. Une incohérence totale si on regarde le nombre de palettes qui obstruent les chemins. Faudrait-il aseptiser le marché, considéré comme le fleuron des marchés montréalais, et installer des boîtes frigorifiques à l’abri des regards ? Sans son camion de stockage, cet artisan est perdu, car il fonctionne comme cela depuis toujours.
 
Partout à travers le monde, on remarque un certain retour à l’agriculture raisonnée, proche des gens, biologique, où les producteurs et revendeurs s’affichent clairement en toute transparence. En contrepartie, on peut aisément trouver aux marchés Jean-Talon et Atwater, pour ne citer qu’eux, des produits transformés qui ne répondent en rien au bail initial consenti aux locataires.

Le marché Jean-Talon est-il en proie de devenir un vaste supermarché commercial où l’on trouve de tout, et qui sait peut-être même un ami ? On découvre en fouillant un peu que certains vont jusqu’à revendre ou louer leur emplacement.
 
Quel est l’avenir réel des producteurs agricoles au marché Jean-Talon et dans les autres marchés ? Pourquoi les enfants de producteurs encore fidèles au travail de la terre devraient-ils poursuivre dans cette lignée ? Un travail acharné qui impose de trop nombreuses heures de travail, qui oblige à jongler avec les intempéries et les pertes lourdes souvent encourues. Pourquoi faire cela quand bon nombre de commerçants n’ont qu’à commander des produits au Marché central et se les faire livrer chaque jour sans le souci du temps et de la rigueur de production ?
 
Dès les beaux jours, chaque année, le marché s’installe et c’est la fête de la terre qui commence. Le public aime et en redemande. C’est pour cela que de plus en plus de petits marchés de quartier voient le jour. Mais attention, tout cela est fragile et risquerait de devenir une vaste foire d’embrouilles au détriment des consommateurs. De la terre à l’assiette, c’est la meilleure des recettes, mais pour la suivre, il faut respecter les saisons de la terre nourricière. Les marchés sont un ralliement au bonheur, au plaisir. Il ne faudrait pas que ceux-ci deviennent une source de conflit entre producteurs et distributeurs, et que nous, les clients, en fassions les frais.
 
***
 
Humeurs et découvertes

1001 pots, nouvelle saison
Pour sa 24e édition, ce sont pas moins de 93 artisans céramistes qui présenteront, sur le site exceptionnel de Val-David du 13 juillet au 12 août, leurs œuvres respectives. L’esprit très zen et presque japonais qui règne permet aux visiteurs d’acquérir des centaines de pièces uniques et de participer aux nombreux ateliers présentés pour l’occasion.
 
Pour infos :
Val-David, Laurentides, 
2435, rue de l’Église (sortie 76 de l’autoroute 15 Nord) 
819 322-6868.  

***
La saison réelle de production au Québec

Mai-juin : asperges, salade, épinards, fines herbes, rhubarbe.
 
Juin-juillet : fraises, carottes, haricots, oignons, bettes à carde, ail nouveau.
 
Juillet-août : tomates, concombres, betteraves, panais, salsifis, framboises.

Août-octobre : maïs, bleuets, pommes de terre, pommes, poires et tous les légumes.

***
 
BIBLIOSCOPIE

Bocaux, compotes & confitures
Garlone Bardel et Clémentine Donnaint
Hachette cuisine
Italie, 2012, 191 pages
 
C’est le temps idéal pour réaliser vos confitures ou compotes et ce livre est vraiment parfait pour un tel exercice. Munissez-vous d’une balance et de bons fruits et réalisez simplement de véritables plaisirs sucrés. Belles photographies des 
76 recettes gourmandes.

***
 
Philippe Mollé est conseiller en alimentation. On peut l’entendre tous les samedis matin à l’émission de Joël Le Bigot Samedi et rien d’autre à la Première chaîne de Radio-Canada.
1 commentaire
  • Suzanne Rocheleau - Inscrite 16 juillet 2012 10 h 18

    Le marché Jean-Talon

    Pour moi, le marché Jean-Talon a toujours été synonyme de produits de la campagne du Québec, de l'Ontario (les pêches sont si bonnes). Quelle ne fut pas ma surprise lorsque j'y ai vu des produits des États Unis (chou-fleur) et de la Chine (ail), pour ne donner que ces deux exemples. J'ai décidé à ce moment-là que j'irais au marché du coin pour m'éviter un déplacement inutile et que j'irais au marché Jean-Talon au plus fort de l'été, là où il devrait y avoir des produits du Québec. Par ailleurs, je regarde attentivement la marque des produits car, effectivement, je ne vois pas souvent le lieu d'où viennent les produits. Il faut faire confiance mais je crois bien que cette confiance a diminué par rapport au temps de ma jeune vie d'adulte.

    Suzanne Rocheleau, Montréal