Ce que Montréal a dans le ventre

Lors de leur visite guidée sur le boulevard Saint-Laurent, les étudiants n’ont peut-être pas goûté à la fameuse viande fumée de la charcuterie Schwartz’s, mais la file d’attente a prouvé sa popularité. <br />
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Lors de leur visite guidée sur le boulevard Saint-Laurent, les étudiants n’ont peut-être pas goûté à la fameuse viande fumée de la charcuterie Schwartz’s, mais la file d’attente a prouvé sa popularité.

Dix étudiants de l'Université des sciences gastronomiques d'Italie, fondée par Slow Food International, sont en visite à Montréal afin de découvrir la culture alimentaire de la métropole. Dimanche dernier, Le Devoir les a accompagnés au cours de leur première journée de visite afin de connaître leurs attentes et leurs perceptions de notre alimentation. On les retrouvera demain afin de connaître ce qu'ils ont distillé de ce séjour. Premier de deux textes.

Ce dimanche matin, le boulevard Saint-Laurent a sa typique gueule de bois, avec les portiques de ses commerces éclaboussés des excès de la veille. Mais les dix étudiants de l'Université des sciences gastronomiques d'Italie, à Montréal pour la semaine, ont les yeux rivés partout sauf sur le sol. Ils s'étonnent de voir si peu de Starbucks. Se demandent si on mange du pain à tous les repas. Si on boit notre thé comme les Anglais.

À midi, il y a une longue file d'attente devant un restaurant. «Est-ce qu'ils attendent l'ouverture?», demande un étudiant en pointant l'enseigne de Schwartz's. «Mmm. Non. C'est toujours comme ça ici.» Bienvenue à Montréal.

Sur la table, il y a...


Avant que ne débute leur visite guidée de la Main, les étudiants fraîchement débarqués d'Italie, s'avouent déjà étonnés par la quantité de restaurants jusqu'à présent aperçus. «Peut-être que ça vient combler le manque de temps des Montréalais pour cuisiner et faire les courses?», présume l'un d'eux.

Sur leur campus italien, ils ont au préalable reçu une brève introduction sur Montréal, gracieuseté d'une nutritionniste d'ici qui étudie là-bas. Interrogés sur leur perception de notre culture alimentaire, ils évoquent le foie gras de canard, la poutine, le boeuf, le poulet. Ce jour-là, leur petit-déjeuner continental, constitué d'une omelette, de jambon et de saucisses, le tout arrosé de sirop d'érable, a nourri le stéréotype d'une cuisine de coureurs des bois. Les étudiants s'attendent aussi à ce que les Montréalais aient la dent sucrée et aiment le chocolat, «à cause du froid», spécifie la brunette Margherita.

Montréal serait aussi plus fast que slow food, c'est-à-dire qu'on s'y alimenterait davantage par besoin que par plaisir, contrairement à l'Italie où le repas n'est pas seulement le moment de manger, mais aussi un prétexte pour penser à ce que l'on mange.

Les étudiants italiens savent que Montréal se distingue par son ouverture à la diversité. Plus qu'une fusion entre les cuisines nord-américaine et française, elle serait aussi un peu irlandaise, un peu juive, un peu chinoise, un peu portugaise, un peu vietnamienne, un peu de tout, quoi. Le boulevard Saint-Laurent est leur porte d'entrée vers ce que la métropole a dans le ventre.

«Le boulevard Saint-Laurent est le coeur même de l'identité de Montréal, l'axe autour duquel la ville s'est construite. Vous verrez qu'il est représentatif de ce qu'est Montréal, et en même temps, tout le contraire», leur explique David Szantos, l'organisateur du voyage et professeur de gastronomie à l'Université du Québec à Montréal, à Concordia ainsi qu'à l'Université des sciences gastronomiques d'Italie.

David Szantos a orchestré cette semaine d'immersion de façon à leur faire découvrir notre culture, «qui est basée sur deux piliers: la langue et l'alimentation», ainsi que ceux qui fabriquent cette culture. Le groupe ira à la maison mère de Première Moisson à Dorion, visitera Les Fermes Lufa, discutera bouffe avec des auteurs anglophones et francophones, cassera la croûte rue Ontario et participera au langar, un potluck végétarien, avec la communauté fréquentant le temple sikh de Verdun. Entre autres choses.

«Plusieurs visites sont liées à la gastronomie, mais je veux que les étudiants voient aussi l'architecture de Montréal, l'interaction sociale dans les dépanneurs, dans les rues; on va utiliser les transports collectifs, je veux leur montrer la vie normale montréalaise. C'est ça, le contexte: lier tous les éléments qui forment notre identité», ajoute le doctorant.

À bien y regarder

À la sortie du Quartier chinois — «aujourd'hui plus vietnamien que chinois» —, M. Szantos prend une pause pour leur faire déguster le Banh Mi, un sandwich vietnamien dont la baguette, d'inspiration française, vient métisser le tout.

Il leur parle de la glorieuse décennie 1970 de la rue Prince-Arthur, moment où l'artère était un véritable parc thématique pour les papilles, rempli de restaurants des cuisines du monde.

Il en profite pour leur parler de Juliette et chocolat, juste devant. Margherita lance au groupe un victorieux: «Je vous l'avais dit! Le froid!»

À l'angle de l'avenue des Pins, en passant près de la vitrine de la pharmacie Jean Coutu, M. Szantos en profite pour mentionner qu'on peut acheter un litre de lait dans le même établissement qui nous vend des pilules contraceptives et du sirop contre la toux.

Et voilà qu'à travers les yeux des autres, les transformations des commerces de proximité s'observent avec un regard tout neuf.

Découvrir Montréal par les cinq sens, tel est l'objectif visé par ce voyage. Ces étudiants de l'Université des sciences gastronomiques ont déjà quatre voyages internationaux et dix à travers l'Europe derrière la tuque et ils deviendront, au terme de leurs études, des interprètes culturels de la gastronomie. Dans les locaux de l'Université, située à Piémont, ils ne cuisinent pas, mais étudient, souvent sur le terrain, les diverses pratiques du monde alimentaire. Autrement dit, ils touchent et goûtent à tout.

Ce midi-là, ils n'auront toutefois pas la chance de déguster la poutine, pourtant au menu de la balade: une poignée de gourmets font la file devant le restaurant La Banquise déjà plein à craquer. David relativise. «Ce n'est pas grave, de toute façon, la meilleure manière d'apprécier la poutine, c'est à 3h du matin, après une soirée bien arrosée. Vous aurez sûrement l'occasion de l'essayer d'ici votre départ!» Peut-être, qui sait, au cours de l'une de ces typiques soirées d'excès sur la Main.