SOS pâté chinois: passé recherché

Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir

En 2007, après que le Devoir eut élevé le pâté chinois au rang de plat national du Québec, Jean-Pierre Lemasson, sociologue au département d'études urbaines et touristiques à l'UQAM, a sauté sur le dossier. Il a dépoussiéré chacune des couches de son histoire dans l'espoir d'en trouver l'origine. Un livre plus tard, le mystère reste entier.

«Je n'obtiendrai jamais le Nobel parce que le chercheur que je suis a lamentablement échoué à trouver l'origine du pâté chinois», avoue Jean-Pierre Lemasson, auteur du livre Le Mystère insondable du pâté chinois. Il ne baisse toutefois pas les bras.

Conçu comme une intrigue policière, le livre décortique chaque mythe lié à sa supposée généalogie. La thèse des travailleurs chinois des chemins de fer canadiens, aussi rassurante soit-elle, est rejetée du revers de la cuillère, tout comme celle selon laquelle il aurait été créé par des ouvriers francophones dans la ville de China, dans l'État du Maine.

Des traces de sa conception se figent dans un livre de recettes québécois aussi tard qu'en 1941. «Pourtant, on sait très bien que les gens en mangeaient dans les années 1930. C'est incroyable que ce qui a été une pratique populaire ne soit pas documenté», constate cet expert qui a participé à l'enquête du Devoir en 2007 et qui s'est auparavant penché sur la tourtière du Lac-Saint-Jean.

Il y a deux ans, cette enquête glorifiait le pâté chinois, non sans soulever les passions du palais dans les cabanes du Québec. Cette triade de steak-blé d'Inde-patate, même mangée dans tous les foyers, n'a pas fait l'unanimité. On voudrait un plat emblématique dont on aimerait être fier, qui montrerait au visage des autres qu'on est raffinés, qu'on a bon goût. Pour certaines personnes, c'était peut-être décevant que ce soit un plat du quotidien pas particulièrement glamour qui l'ait remporté, suggère M. Lemasson. Toutefois, lorsqu'on le compare aux plats populaires des autres contrées, le pâté chinois n'est pas très étranger aux autres bouillabaisses, cassoulets et paëllas. «La plupart des grandes cultures ont des plats issus du peuple, qu'on regarde la pizza, qui est un plat d'ouvriers napolitains», poursuit-il. Même les chics sushis étaient engloutis au XIXe siècle par des ouvriers japonais affamés.

Tous comme ces derniers, le pâté chinois connaît ces jours-ci son heure de gloire. Pas tant parce que 139 pages lui dont consacrées et que — heureux hasard — la prochaine exposition du Musée du château Ramezay sur nos traditions culinaires lui donne la vedette. C'est plutôt parce qu'en plus d'être une recette maintes fois reprise par les familles de toutes les régions de la province, la nouvelle génération de chefs lui insuffle une seconde vie. Elle l'apprête à toutes les sauces, lui injecte du porto, ajoute du panais et du céleri-rave aux traditionnelles pommes de terre, et troque le boeuf haché pour d'autres gibiers. Que son histoire, sa vraie, demeure un mystère, son avenir, lui, est assuré.

L'auteur du livre raconte que quelques années plus tôt, au moment choisir le menu du réveillon, les enfants ont demandé d'avoir du pâté chinois sur la table. «On leur a fait, et ils étaient si heureux! Le bonheur des enfants ne ment pas. C'est un vrai témoignage!», dit le sociologue d'origine française. Pour quelques années au moins, voilà la pérennité assurée.

À la vue du livre pendant le trajet en transport en commun, de purs inconnus ont abordé la journaliste, et certains lui ont même raconté un souvenir d'enfance lui étant lié, tandis que dans l'ascenseur vers le bureau, une dame tout excitée l'accroche en voyant la couverture. «Oh! Il est déjà sorti? Et puis, est-ce qu'on nous dit finalement d'où il vient, notre pâté chinois?»

Le pâté chinois a encore bien d'autres secrets à révéler. Pour ce faire, le sociologue se tourne vers le peuple pour alimenter sa quête. «Je sais que dans les cultures populaires on avait une forte tradition orale qui était très vivante au début du XXe siècle.» Sur son site Internet www.patechinois.info, Lemasson lance un cri du coeur pour percer l'insondable Sainte Trinité. «C'est notre plat national, alors faisons de cette démarche une démarche nationale.»

À nos grands-mères, tous!

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