L’érable, le nouvel élixir cosmétique

Lisemarie Chevalier (à  gauche) et Mélissa Desrosiers, Fondatrices de Lasève
Photo: Francis Vachon Le Devoir Lisemarie Chevalier (à  gauche) et Mélissa Desrosiers, Fondatrices de Lasève

Déjà bien présents dans les mets et les alcools, les produits forestiers se hissent de plus en plus jusqu’au rayon des cosmétiques, avec nul autre que l’érable comme ambassadeur.

Vivant au coeur de la forêt de Lac-Beauport, Mélissa Desrosiers a le regard qui se conjugue au discours. « On vit avec les quatre saisons et il y a certainement une corrélation à faire entre ce qui protège nos arbres et ce qui nous protège. L’extrait de bouleau et l’extrait de chêne, par exemple, sont bénéfiques pour les cheveux. On n’en parle pas assez parce que ce ne sont pas des mots populaires comme l’huile d’argan et l’huile de coco qui, eux, viennent pourtant de loin, constate-t-elle. Si on était plus nombreux à utiliser [les produits forestiers], il y aurait plus d’études, on les ferait connaître et on pourrait mettre le Québec en avant. »

Formatrice et chargée de compte pour les grandes marques Clarins et Caudalie, Mme Desrosiers est devenue avec les années surinformée sur les ingrédients chimiques et leurs effets. En chiffres, c’est en moyenne 500 produits qu’une femme se met sur le corps quotidiennement sans vraiment le savoir. « Le laureth sulfate de sodium est utilisé dans les shampoings pour faire mousser, mais c’est aussi un dégraissant pour les moteurs de voiture », donne-t-elle en exemple.

Les bienfaits de l’érable

Deux autres constats la frappent : les déversements des eaux usées dans le fleuve Saint-Laurent avec tous les produits « qu’on flushe dans la douche » et le faible virage écologique des produits capillaires. « On croit que nos cheveux n’absorbent pas ce qu’on met dessus, mais de plus en plus de gens ont de l’eczéma, du psoriasis et des éruptions cutanées. » Il n’en fallait pas plus pour convaincre Mélissa Desrosiers de lancer Lasève en 2020 avec son amie d’enfance, Lisemarie Chevalier. La marque offre shampoing, masque et savon faits à base d’eau d’érable. L’inspiration est venue durant le temps des sucres sur la terre des Chevalier ; les deux femmes tentaient alors de remplacer le miel dans un produit en cours d’essai. Trois ans de recherche plus tard, nul doute qu’elles avaient sous la main un ingrédient local unique.

Les véritables vedettes sont le flavonoïde et l’allantoïne, deux molécules présentes dans l’eau et le sirop d’érable. En plus d’hydrater, elles préviennent la sécheresse de la peau, indique Mme Desrosiers, qui s’est intéressée aux traditions des peuples autochtones autour de l’eau d’érable, notamment pour cicatriser l’épiderme. Selon les rumeurs, les Coréens en seraient les premiers friands.

Comme la quantité d’allantoïne est plus importante dans les sirops foncés, généralement produits en fin de saison, les producteurs acéricoles y trouveraient une valeur ajoutée à leur récolte, croit Mme Desrosiers. « Des fois, je me dis qu’on n’est pas assez fiers de nos ressources. Je regarde le chef Arnaud Marchand qui travaille tellement les produits du terroir. Il fallait qu’un Français vienne nous dire comment c’est bon (rires) ! » Le duo de Lasève élabore actuellement une huile capillaire au sirop d’érable qui protège le cheveu comme le fait le silicone.

Miser sur la boréalité

 

Travailler avec le terroir, c’est aussi la ligne directrice que s’est donnée Catherine Therriault, fondatrice de la marque Les Pétards. « À mes débuts, il y a neuf ans, mon objectif était de faire aimer les produits écologiques à ceux qui ont des préjugés ! (rires) Puis j’ai repensé la gamme et mon objectif a été de définir la cosmétique canadienne. Quand on parle de la cosmétique française, on a des codes : les grandes maisons de couturiers, les parfums et le “fabriqué en France” qui évoque la qualité. Mais quand on parle de la cosmétique canadienne, c’est drôle, on pense tout le temps à quelque chose d’un peu bûcheron qui sent le sapin ! »

Pourtant, plusieurs entreprises font faire leurs cosmétiques au Canada, reconnu internationalement pour son savoir-faire et la qualité des produits, enchaîne l’entrepreneuse. Pour elle, il était primordial de miser sur les bienfaits de la boréalité dans la cosmétique d’ici. Le sirop d’érable est l’un des éléments principaux dans sa crème hydratante. Une nouvelle gamme de produits créés autour de cet emblème forestier sera lancée au printemps 2023.

Elle cite la devise « d’un océan à l’autre » pour expliquer son devoir de ratisser le plus large possible, de l’argile de la Colombie-Britannique au sel de mer des îles de la Madeleine. Les odeurs aquatiques sont aussi au coeur de ses concoctions. « Un des ingrédients que j’utilise le plus, c’est les algues de la Gaspésie. Tous les minéraux et les vitamines dont le cheveu a besoin s’y trouvent. »

Mélissa Desrosiers estime que l’enthousiasme pour la consommation locale est en train de toucher le secteur des cosmétiques. « Les gens mangent bio, font du sport, mais des fois ils ne prennent pas le temps de regarder ce qu’il y a dans leur douche. J’espère semer l’envie de lire les listes d’ingrédients ! » lance-t-elle. À l’instar de sa consoeur, Catherine Therriault est déterminée : il est temps que l’on réfléchisse à la cosmétique de demain avec une conscience sociétale et environnementale. « On est encore trop peu d’entreprises dans ce domaine-là. Et moi, mon objectif, c’est de faire évoluer mon industrie. »

La boréalité dans les chips

Un autre domaine encore peu exploité au Québec mise sur les ingrédients boréaux pour faire sa place dans l’industrie. Les chips Miett, produites à Mirabel, viennent tout juste de faire leur entrée sur le marché avec leurs arômes d’érable et de sumac. L’idée est venue de Jennifer Charland et de Frédéric Daoust, couple propriétaire d’une ferme maraîchère et acteurs de la scène alimentaire depuis plusieurs années. Pour eux, il était évident que s’ils mettaient quelque chose en terre, il en ressortirait un produit transformé. L’absence d’acteur local dans l’univers populaire des chips les a convaincus. D’autant plus que M. Daoust, fondateur de la compagnie de distribution Les charcutiers Pork Shop, se faisait souvent demander s’il avait des chips québécoises en stock — « autres que les Yum Yum ». Jennifer Charland s’est associée à l’ingénieur Jean-Philippe Matteau pour cultiver des pommes de terre sans pesticides ni herbicides et créer des chips au goût du grand public avec des ingrédients locaux. Le sumac a été récolté à la main, le sucre d’érable provient de son érablière et l’ail et les piments forts poussent sur sa terre.
 

Trois variétés sont offertes : nature, sel et sumac, barbecue et érable. Les points de vente sont limités cette année, mais Mme Charland assure que l’hectare cultivé cette année sera triplé au printemps pour répondre à la demande grandissante. Une quatrième variété est déjà dans les cartons.



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