La fièvre du «sans-alcool» s’empare des Québécois

Sophie Ginoux
Collaboration spéciale
Née il y a huit ans en Grande-Bretagne, la vague du sans-alcool a déferlé sur le Québec depuis 2020 et gagne sans cesse des adeptes.
Photo: Apéro à zéro Née il y a huit ans en Grande-Bretagne, la vague du sans-alcool a déferlé sur le Québec depuis 2020 et gagne sans cesse des adeptes.

Ce texte fait partie du cahier spécial Plaisirs

Avec ou sans alcool ? Cette question, on ne se la serait jamais posée il y a encore cinq ans. Elle est pourtant devenue naturelle pour de nombreux Québécois, dont le flexitarisme gagne autant les verres que les assiettes. Comme Janvier sobre (Dry January) cédera au mois de février sa place au Défi 28 jours sans alcool, nous sommes allés rencontrer trois acteurs du « sans-alcool » et du « avec alcool » pour en savoir plus sur une tendance que l’on associe de plus en plus à un mode de vie.

L’époque où la fièvre du samedi soir s’accompagnait nécessairement de bon nombre de verres d’alcool et condamnait les personnes sobres à demeurer en retrait, un verre de jus ou un Shirley Temple à la main, est révolue. Née il y a huit ans en Grande-Bretagne, la vague du sans-alcool a déferlé sur le Québec depuis 2020 et gagne sans cesse des adeptes.

Outre les traditionnels non-buveurs — ex-alcooliques, femmes enceintes, conducteurs désignés —, un nombre croissant de personnes décident de réduire leur consommation, soit en faisant des pauses d’alcool pendant un mois ou une semaine, soit en alternant boissons alcoolisées et non alcoolisées au cours d’une même soirée. Certains ont même franchi le pas vers la sobriété complète par choix. C’est le cas par exemple de Marilou Lapointe, qui a cessé de consommer de l’alcool depuis quatre ans. Comme elle le répète régulièrement : « La vie ne s’arrête pas quand on ne boit plus ! On a aussi le droit d’avoir du fun et accès à de bons produits. » Joignant le geste à la parole, elle a donc fondé Apéro à zéro, une boutique en ligne et en format pop-up entièrement consacrée aux produits sans alcool.

De son côté, le mixologue Max Coubès, bien connu de l’univers des bars montréalais et des médias, a eu une prise de conscience lors du confinement pandémique. « Je sortais auparavant deux ou trois fois par semaine. Et là, je me suis rendu compte que, même si tout était fermé, je continuais à consommer de l’alcool seul à la maison devant mes enfants. C’était malsain, alors j’ai décidé de cesser de boire pour garder une maîtrise. Et cela ne m’a pas du tout nui auprès de mes clients distillateurs, au contraire ! »

Une expérience inclusive

 

On ne choisit plus aujourd’hui le sans-alcool par défaut. « De 70 à 80 % des consommateurs de boissons sans alcool boivent également de l’alcool », confirme Max Coubès, qui a assisté à l’émergence, puis à l’explosion de cette tendance au Québec.

En 2021 seulement, la SAQ a observé une augmentation de 62 % des ventes de boissons sans alcool dans ses succursales, une croissance qui ne semble pas vouloir s’essouffler, avec le lancement presque chaque semaine de nouveaux produits.

C’est aussi le cas de Nicolas Duvernois, pionnier des spiritueux au Québec, dont la Pur Vodka a été lancée en 2010. « Si on m’avait dit qu’un jour je ferais l’acquisition d’une microbrasserie sans alcool [Le BockAle] et que je me lancerais dans des prêts-à-boire sans alcool, je ne l’aurais pas cru ! » dit-il à la blague. Pourtant, le dragon entrepreneur compte aujourd’hui une quinzaine de bières sans alcool dans son catalogue et s’apprête à lancer des versions sans alcool de trois Romeo’s Gin. Pourquoi a-t-il effectué ce virage ? « Parce que je souhaite offrir aux gens une expérience, un moment aussi agréable avec ou sans alcool. Cette manière de voir les choses est plus inclusive et correspond à tous les styles de vie. »

Une approche que connaît bien Marilou Lapointe, qui compte parmi ses clients aussi bien des personnes qui ne peuvent pas boire que des compagnies qui offrent des boîtes-cadeaux de boissons sans alcool à leurs employés. Ses kits de cocktail, ses boîtes découvertes de microbrasseries et, bien sûr, les prêts-à-boire sans alcool qu’elle propose sont également très populaires. « Les gens sont curieux, et ils ont autant l’esprit festif avec ces produits qu’avec ceux qui contiennent de l’alcool », dit-elle.

Les limites du sans-alcool

 

Gin, vodka, rhum, tequila, amaretto, bourbon, cocktails prêts à boire, bières, vins… Il ne semble pas y avoir de limites au sans-alcool. Apéro à zéro compte 150 produits dans sa boutique en ligne, et il en existe davantage sur le marché. On peut donc se demander si le sans-alcool n’est pas en train de détrôner l’alcool.

« Non, je ne le crois pas, répond Max Coubès. Les spiritueux sans alcool, même lorsqu’ils sont bien réalisés, n’ont jamais le même goût que leur version alcoolisée. Ils ne sont d’ailleurs pas destinés à être consommés tels quels, mais doivent être mélangés avec d’autres ingrédients. » Qu’en pense Marilou Lapointe ? « Beaucoup de ces produits sont encore très sucrés, mais leur qualité s’améliore sans cesse », conclut-elle.

Quant aux professionnels des restaurants et des bars, ils n’adhèrent pas à la fièvre du sans-alcool. « Mais c’est la première fois, indique Max Coubès, qu’une tendance est portée par les consommateurs et non par les professionnels. Il faut donc les convaincre de proposer des cocktails intéressants qui intégreront, en tout ou en partie, des spiritueux sans alcool. »

5 artisans québécois de boissons sans alcool

Le BockAle

La microbrasserie Le BockAle de Drummondville a été la première au Québec à lancer une gamme de bières sans alcool de qualité. « Leur IPA, La Découverte, est celle qui se rapproche le plus des IPA alcoolisées que je buvais auparavant », indique Max Coubès.

Monsieur Cocktail

 

Le mixologue Patrice Plante ne fait jamais les choses à moitié. Alors, en plus de ses sirops et de ses prêts-à-boire populaires, il a conçu trois spiritueux sans alcool, dont un amaretto.

Atypique

 

Atypique est le projet commun de Jonathan Robin, le fondateur de la distillerie Noroi, et de l’ex-joueur de football devenu sobre Étienne Boulay. Ils ont été des pionniers du prêt-à-boire au Québec et proposent aujourd’hui deux spiritueux et cinq prêts-à-boire, dont un gin tonic.

Brasserie Les 2 Frères

 

Cette maison est à l’origine de plusieurs bières traditionnelles qui ont remporté des prix, mais aussi de nouvelles bières sans alcool, comme la Milkshake IPA. On lui doit aussi la création du gin Hickson sans alcool, dont le poivre des dunes présent dans la recette procure la chaleur apportée normalement par l’alcool.

Romeo’s Gin

Les adeptes des prêts-à-boire alcoolisés Romeo’s Gin verront apparaître dans quelques jours des versions sans alcool du gin tonic, du gin fizz et du gin spritz. Développés depuis un an et demi et réalisés à partir d’arômes distillés, ils promettent l’illusion parfaite.

 

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