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La soie d’Amérique, le pari de deux ambitieux

Philippe Langlois (derrière) et Gabriel Gouveia, fondateurs de Lasclay, à Québec, qui transforme l’asclépiade, une fibre naturelle.
Francis Vachon Le Devoir Philippe Langlois (derrière) et Gabriel Gouveia, fondateurs de Lasclay, à Québec, qui transforme l’asclépiade, une fibre naturelle.

Il a suffi d’une simple balade en nature pour que Gabriel Gouveia saisisse tout le potentiel de l’asclépiade, cette plante laissée pour compte qui s’est révélée vitale pour la survie des monarques. Dans la tête du jeune entrepreneur, il était évident que ce joyau du terroir ne demandait qu’à être pris en main.

« Lorsque je me suis mis à lire là-dessus, c’était en 2016. C’était l’âge d’or, si on veut, de l’asclépiade. Des entreprises étaient au sommet, dont Quartz Co. qui sortait ses manteaux en partenariat avec la coopérative Monark. Je suivais ça de loin, tout en faisant mes propres expériences pour me familiariser avec le matériel », raconte le jeune homme de Québec, diplômé de l’Université Laval en design de produits. C’est d’ailleurs lors d’un encan de fin d’études qu’il a proposé ses premières mitaines isolées avec de l’asclépiade. « Les dix paires se sont vendues en 10 minutes ! C’est là que j’ai compris. J’avais déjà en tête le produit qu’il fallait. »

Pendant ce temps, dans le même pavillon, Philippe Langlois étudiait le design graphique. « On s’est rencontrés dans un microprogramme d’été en start-up, relate-t-il. Je le regardais aller avec son projet avec l’asclépiade, ça m’intéressait, mais t’sais… C’est vraiment récemment que l’idée de se lancer [ensemble] à temps plein est née. »

Sentiment d’urgence

Alors que la pandémie nous met sur pause, le duo décide de faire le saut et devient Lasclay. « Il y avait un sentiment d’urgence. On s’est dit : “Si ce n’est pas cet hiver, ça ira pas à l’hiver prochain. Il faut le faire maintenant !” Au moins valider l’idée pour que ça ne reste pas un fantasme entrepreneurial », explique M. Langlois. La vague d’achat local a aussi été un argument pour lancer le projet. « On voyait qu’on avait un certain vent et si on mettait la bonne voile, on allait probablement se rendre loin », illustre-t-il. Dans les faits, tout ce cela s’est avéré un bel instinct puisque le fort engouement les a obligés à revoir leur plan d’affaires.

« Le 1er septembre, on n’avait rien et le 1er octobre, on avait 1000 personnes qui voulaient des mitaines. Aujourd’hui, notre infolettre rejoint 8600 personnes. Ç’a l’air rapide, mais il y avait trois, quatre ans de réflexion derrière ça», synthétise Gabriel Gouveia.

Informant par courriel leur communauté du développement de leur premier modèle de mitaine, le duo expliqué en long et en large tant la conception du produit que la recherche d’un nouveau fabricant pouvant mieux répondre à la demande. Du petit atelier de la Beauce qui fabriquait les mitaines à coups de 100, il fallut redoubler d’ardeur pour trouver un plus gros fournisseur capable de suivre la cadence. Défi réussi juste à temps pour les Fêtes, 1000 paires de mitaines ont été vendues en 30 secondes, littéralement. Pour la suite, le deuxième confinement a ralenti la production, mais certainement pas le moral des troupes.

« De voir une communauté comme celle-là, adepte de mon produit, laisse tomber Gabriel Gouveia. Ça me ramène au moment où je cueillais de l’asclépiade, il y a quatre ans. Et faut pas que je m’éloigne du “pourquoi je fais ça”, du sentiment que j’avais en découvrant ça. »

Déjà la nouvelle année démarre avec des essais pour un produit estival. « Koen de Winter, un légendaire designer industriel québécois avec qui je corresponds, m’a dit qu’il ne faut pas trop célébrer le premier succès, mais plutôt penser aux limites du premier succès, souligne M. Gouveia. Ç’a bien marché, mais quels sont les risques, les faiblesses ? Les mitaines, c’est très saisonnier. Alors d’avoir des produits pour toutes saisons, c’est certain que ça permet d’avoir une entreprise plus [pérenne]. »

L’ironie de l’asclépiade

Longtemps étiquetée comme une mauvaise herbe par les agriculteurs, l’asclépiade a pu s’épanouir à nouveau dans les champs lorsqu’on a constaté, il y a 20 ans, de la disparition de près de 90 % des monarques.

Unique source de nourriture pour les chenilles, cette plante à fleurs mauves a pu compter sur des campagnes de sensibilisation et du même coup montrer qu’elle avait plus d’un tour dans son sac, notamment par sa fibre qu’on appelle aussi soie d’Amérique.

Résistante à l’eau, légère, chaude et imputrescible, elle « n’a pas tendance à s’agglomérer avec l’humidité, contrairement au duvet, explique Gabriel Gouveia. Une mitaine va durer 10, 15 ans et plus ».

Depuis 2014, des efforts considérables ont été faits pour permettre l’agriculture de l’asclépiade afin d’en faire une réelle matière première québécoise. Or, actuellement, les gens qui en produisent n’arrivent pas à vendre la fibre. En 2020, une dizaine de personnes ont abandonné cette culture, faute de rentabilité.

« La demande est indéniable. Tout le monde qui fabrique des manteaux, par exemple, veut de l’asclépiade, souligne Gabriel Gouveia. Un isolant végétal plus efficace que le synthétique et fait au Québec, c’est comme si on demandait si on veut des sources d’énergies renouvelables. Bien sûr qu’on va dire oui. » La faille entre l’offre et la demande se trouve à plusieurs endroits, dont la récolte et le séchage qui ne sont pas encore standardisés et où chacun y va au meilleur de ses connaissances. « Ça entraîne des difficultés au niveau des quantités et de la qualité », explique M. Gouveia.

Démocratiser l’asclépiade, voilà donc le mandat par extension que s’est donné Lasclay.

Gabriel Gouveia estime qu’il y a « plusieurs chemins pour arriver à Rome. Certains ont pris le chemin des gros champs, avec de gros cultivateurs, de grosses productions de manteaux. Peut-être que la manière, c’est de partir petit, d’investir un peu dans la filière ? L’avenir nous le dira. Personne n’osait en parler et publiciser l’asclépiade avant. Nous, on a décidé d’entrer en contact avec les consommateurs. »