La maison d’amis de ​Fred Pellerin

Charles-Édouard Carrier Collaboration spéciale

Ce texte fait partie du cahier spécial Plaisirs

Étant donné que la pandémie nous oblige à en redessiner les contours, l’équipe des Publications spéciales du Devoir est partie à la recherche du plaisir. Dans une série de rencontres mensuelles avec des personnalités inspirantes, on discute en textes et en vidéos de notre conception des plaisirs — et du bonheur, donc. Des petits comme des grands, ceux dont on s’ennuie, ceux que nous avons trouvés ou retrouvés. Rencontré derrière la maison d’amis, au coeur de son village de Saint-Élie-de-Caxton, Fred Pellerin nous parle de ce plaisir qui passe beaucoup par le partage et la rencontre, pour lui, mais aussi par ces moments où le temps s’arrête.

« Monte donc, je vais aller te montrer ça ! » Dès son arrivée, les yeux brillants comme ceux d’un enfant, Fred Pellerin propose de faire un tour dans sa camionnette. Même si nous n’avons que l’avant-midi avec lui, il a envie de prendre le temps de nous faire voir un bout de sa forêt. Assis sur la banquette avant, on discute en suivant des yeux le chemin qui se couvre d’une discrète première neige. Fred pointe ce lot, là-bas, qui servira tantôt à son projet de truffes. Il s’arrête un moment pour jaser à travers la fenêtre avec ses « amis pour jouer dans le bois », croisés au détour. On aperçoit sa cabane à sucre derrière le petit lac La Vase, à côté de laquelle pousse lentement mais sûrement le chalet que Fred construit pour sa famille, et où il a l’intention de fêter Noël. En l’écoutant, on comprend que, pour le conteur, neuf mois après le début de la pandémie, le plaisir est beaucoup dans le temps. Celui qu’on partage, celui qu’on savoure, celui qu’on arrête.

De retour du bois, on s’installe à l’arrière de la maison d’amis. La maison à Jean-Luc, comme Fred l’appelle. « J’ai le réflexe de terminer mes phrases par “tu viendras à la maison”, “tu viendras marcher dans mes sentiers”, “tu viendras souper”, “tu viendras passer une semaine”, “tu reviendras”. Avant, tout ce monde-là se retrouvait chez moi. » Mais avec trois enfants, il fallait bien trouver une solution de rechange à la maison-moulin. Jean-Luc a mis sa maison en vente. Fred l’a achetée. Et c’est aujourd’hui un lieu de rencontre, devenu synonyme de bons moments partagés avec de nombreux amis qui y sont passés au fil du temps.

« J’en fais la location symbolique. Chaque visiteur qui y passe doit redonner à la communauté : un conteur ira raconter un conte à la résidence des aînés, un chanteur ira chanter devant la classe de 5e année. Je vois plein de belles retombées sur le village dans cet échange de maisons », exprime Fred Pellerin, qui ajoute que la maison a aussi servi à une quarantaine, pour dépanner quelqu’un qui devait s’isoler pendant quatorze jours.

De la scène à la terre

L’importance de cette maison d’amis pour Fred illustre à quel point le plaisir du conteur de Saint-Élie-de-Caxton est associé à la rencontre, aux échanges et aux amitiés. Il évoque le plaisir qu’il a à se retrouver sur scène. « Je m’ennuie du moment sur scène, parce qu’il est là, mon délire créatif. C’est un plaisir immense, de livrer des contes devant public et de recréer cette magie-là soir après soir », dit-il. Si ces moments lui manquent, la vie de tournée, mise sur pause depuis mars dernier, lui manque moins. Dans les deux dernières décennies, Fred raconte avoir jonglé avec quelque 300 spectacles par année. « Je viens de défaire ma valise », dit-il en riant, et en calculant rapidement que, depuis le début des années 2000, c’est la première fois qu’il a réellement la chance de se déposer. « La forêt, c’est mon quotidien depuis maintenant neuf mois, dit-il avec un plaisir visible. Le 12 mars, je faisais mon dernier show. Puis je m’arrêtais pour le temps des sucres. » Une tradition venue de son père, qu’il a lui-même reprise il y a deux ans.

Le confinement et les mesures sanitaires auront transformé ce temps des sucres en une longue pause où la forêt a remplacé la scène, un autre terrain de jeu où Fred Pellerin se sent chez lui. « Jouer dehors, prendre l’air, partir avec ma scie mécanique le matin pour couper du bois, revenir à midi sans une seule bûche parce que, finalement, j’ai suivi un chevreuil. C’est ça, la forêt, résume le conteur. J’ai une vie très sociale, mais le bois me procure une solitude qui fait du bien aussi. »

Récolter l’eau d’érable. Fabriquer un petit pont. Bûcher son bois. Construire une cabane. Cueillir des champignons. Dans la liste des petits plaisirs de Fred Pellerin, la vie au grand air se rapproche parfois même de la contemplation. « Un ami, Simon Gauthier, dit que la contemplation contribue à l’amélioration de la beauté du monde. C’est aussi ça, le plaisir. »

Le plaisir dans le quotidien

Pour Fred Pellerin, la notion de bonheur s’exprime sur un large spectre où se côtoient plusieurs types de plaisirs. « Je viens de terminer l’écriture d’un scénario de film. Je l’écrivais depuis 2016. Quatre ans de virgules, de retouches, de versions, et tu aboutis enfin à ça : le premier jour de tournage. Il y a un plaisir immense dans ça. Mais c’est difficilement comparable avec le plaisir de jaser avec Martial sur le bord de la clôture au village. Pourtant, la dose de plaisir est la même, c’est la nature du plaisir qui diffère. D’un côté, il y a l’accomplissement. De l’autre, la rencontre et la fraternité. Chaque éprouvette a sa couleur de liquide. »

Après un avant-midi à parler du bonheur avec le conteur, on comprend que le plaisir est aussi dans la résilience et la souplesse. On comprend qu’une chasse aux papillons où l’on ne trouve aucun papillon peut aussi être un grand moment de plaisir. On comprend qu’une pandémie qui stoppe net une tournée de spectacle peut tout de même apporter son lot de surprises et de petits bonheurs. « Mais je ne sais pas à quel point la pandémie aura changé nos rapports avec le plaisir et au temps, dit-il. On a jardiné dans nos cours, d’autres ont acheté une poule. Est-ce que c’est là pour rester ? J’ose espérer qu’on gardera quelque chose de beau de tout ça. Ce serait con d’avoir foncé dans le mur et, un an plus tard, de reprendre nos vieux plis. Je ne sais pas si on sera devenus très sages après ça… On est le fruit d’une grande évolution, mais on aboutit quand même à de nouveaux échecs. »

Des flocons blancs se sont mis à danser dans le vent pendant notre échange. Difficile d’imaginer qu’on en est à la troisième saison de la pandémie. Et même si les amis se font plus rares dans la maison de Jean-Luc ces temps-ci, on sait que, pour Fred Pellerin, comme pour nous tous, on finira par dire à nouveau « tu viendras faire un tour chez nous » !

Appellation contrôlée FOC

Fred Pellerin, Isabelle Héroux et Christine Ouellet ont créé une appellation qui permettrait de faire découvrir les plaisirs du village de Saint-Élie-de-Caxton. Le sceau Fabrication d’origine caxtonienne (FOC) met en valeur le talent des artisans locaux, mais aussi certains des personnages qui peuplent le village de Fred Pellerin. « Rocker, le pelleteux, a lui aussi été certifié FOC Rocker ne fait pas juste pelleter la neige, il pellette les nuages aussi. Il y a une plus-value quand Rocker vient déneiger. Et ça aussi, ça contribue au plaisir. »

Ils détiennent la certification FOC :

• Le cimeterre dragon des Ateliers Nemesis

• Le coeur mosaïque de la joaillière Judith Picard

• La tente Alaskan de Guy Hébert, d’A.T.U.K.

• Le sel aux herbes de Michelle Beauregard

• Les jardinières de tomates cerises des Serres Serge Dupuis

• Les baguettes de pain de Vincent Vogelé, de la boulangerie Croûte que Croûte

• Les tasses du potier Sébastien Houle

• Le pelletage de Rocker

• L’igloo de bois du Rond-Coin

• Le gâteau à la mandarine de Josée Beaudoin, de Chez Elle

« Le gâteau à la mandarine de Chez Elle, t’es certainement pas dans la douleur quand tu manges ça. Tu te pâmes de plaisir. La certification FOC, c’est pas juste le plaisir, c’est la fierté de ce qu’on fait ici », dit Fred Pellerin.



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