Kim Thúy, ou cultiver l’art du bonheur au quotidien

Charles-Édouard Carrier Collaboration spéciale
Kim Thúy admet que la situation actuelle a une incidence sur nos interactions et nous pousse à les repenser.
Photo: François Haché, Oneland.Media Kim Thúy admet que la situation actuelle a une incidence sur nos interactions et nous pousse à les repenser.

Ce texte fait partie du cahier spécial Plaisirs

Étant donné que la pandémie nous oblige à en redessiner les contours, l’équipe des Publications spéciales du Devoir part à la recherche du plaisir. Dans une série de rencontres mensuelles avec des personnalités publiques québécoises inspirantes, on discute en texte et en vidéo de notre conception du plaisir — et du bonheur donc. Les petits comme les grands, ceux dont on s’ennuie, ceux que nous avons trouvés ou retrouvés. Rencontrée chez elle, dans le magnifique jardin de sa mère, Kim Thúy ouvre le bal, et nous démontre une fois de plus que de la contrainte peut naître la beauté.

« Ma mère est toute contente que ses fleurs soient encore belles ! » dit Kim dans un éclat de rire en me rejoignant dans le jardin de sa maison bigénérationnelle, à Longueuil. En ce vendredi d’octobre, c’est le temps des courges, c’est la fin des récoltes, mais les couleurs n’ont pas dit leur dernier mot dans cette oasis de paix minutieusement entretenue par sa mère âgée de 75 ans.

Bien que l’autrice ait accordé plusieurs entrevues ces derniers temps pour parler de la sortie de son quatrième roman, Em, le 4 novembre, c’est quant à moi pour l’entendre parler de sa conception du plaisir et du bonheur que je me retrouve au milieu de son jardin. Le temps s’arrête sur une trame sonore urbaine et la discussion est lancée.

« Moi, je suis toujours heureuse », dit-elle simplement. La lumière dans ses yeux et ses éclats de rire francs qui ponctuent chacune de ses phrases en témoignent. Non seulement Kim contribue au bonheur des autres par ses livres, appréciés autant par la critique que par les lecteurs du monde entier, mais elle se donne tout naturellement la mission de faire naitre des sourires dans les yeux qui croisent les siens.

« Je crois que le bonheur est contagieux, ajoute-t-elle. De façon très consciente, je me donne comme mission de partager cette chance que j’ai d’avoir le bonheur facile. Et si offrir des petits plaisirs autour de nous avait quelque chose d’héroïque ? » Elle raconte alors ce détour fait après une longue journée pour aller simplement resaluer une femme qui faisait la circulation depuis le matin. Elle se souvient avec un plaisir palpable de ce sourire qu’elle a alors vu naître dans les yeux de la femme (un sourire de l’ère COVID, caché derrière un masque).

Cette façon qu’elle a de savoir apprécier les petites choses du quotidien, Kim cherche à la transmettre aux gens qui l’entourent. Pour elle, chaque petit geste compte. « Oui, les héros existent, dit-elle, mais pourquoi attendre la catastrophe, la contrainte ou l’urgence pour devenir meilleur, plus grand, plus généreux jour après jour ? » questionne-t-elle.

Voyez Kim Thúy nous présenter quatre objets significatifs pour elle

 

Les bouleversements d’une pandémie

Pour Kim Thúy, le bonheur et le plaisir passent aussi par la liberté : « C’est la comprendre, l’assumer et savoir quoi en faire. Il m’a fallu beaucoup de temps pour y arriver, explique-t-elle bien humblement. C’est à l’âge de 50 ans que j’ai saisi ce que signifient la liberté du bonheur et toute la légèreté que cet état nous procure. La liberté donne le bonheur, et le bonheur donne la liberté. » S’arrêtant pour replacer la fleur mauve qui décore ses cheveux, l’autrice réfléchie à voix haute : « C’est comme si la liberté se traduisait par la confiance de se dire qu’on peut se laisser aller, qu’on peut laisser la vague nous transporter. »

Mais comment ne pas sentir qu’on nous coupe les ailes après des mois de confinement et de distanciation ?

Passée maître dans l’art de recevoir, celle qui anime l’émission La table de Kim admet que la situation actuelle a une incidence sur nos interactions et nous pousse à les repenser. « Bien sûr, la pandémie nous empêche de nous voir en personne. Et même si nous n’aimons pas toujours l’expression “se réinventer”, je crois que les contraintes que nous vivons font en sorte qu’il nous faut sortir du cadre. Toute bonne chose a une fin, toute mauvaise chose aussi. Tout est impermanent. L’humain est extrêmement résilient. »

L’autrice d’origine vietnamienne raconte alors l’époque où elle vivait dans un camp de réfugiés en Malaisie, où elle a vécu avec sa famille pendant des mois avant de trouver asile au Canada. Elle cite un de ces moments où n’y avait plus d’eau, plus de feu, plus d’électricité. « Je me souviens d’un moment dans la forêt, qu’une femme avait organisé une soirée de danse, avec une radio et des piles achetées sur le marché noir. Elle a pu faire jouer de la musique pour que nous puissions danser pendant trois chansons. Malgré l’urgence de survivre, nous avons pu vivre un peu. »

Dans Em comme dans ses romans précédents, Kim emprunte à nouveau un parcours où s’entrechoquent l’ombre et de la lumière. Alors qu’elle revient sur la guerre du Vietnam et ce terrible conflit, une histoire d’amour et beaucoup d’espoir émanent. « Le noir ne peut pas exister sans le blanc, affirme-t-elle. Dans mes livres, même si je parle d’histoires parfois très lourdes, c’est aussi pour illustrer le fait que nous sommes capables d’être bons, grands et puissants. »

Et le plaisir, quelle place prend-il dans ses romans, et dans l’acte d’écrire ? « Mon seul but dans la vie quand j’écris, c’est de partager la beauté, continue-t-elle. La beauté des histoires, la beauté des gestes que les humains peuvent poser. C’est la seule mission que je me donne. »

Pour plusieurs, les épreuves qu’on rencontre, comme celles dans lesquelles la pandémie nous plonge tous, sont une occasion de revoir notre rapport au bonheur et au plaisir, croit-elle. Soudainement, voir un ami devient un luxe extraordinaire. « Cette difficulté, qui est éphémère, nous permet d’apprécier le plaisir à sa juste valeur, dans son entièreté », souligne Kim.

Plus heureux à vingt ans ?

Tout comme son père, dit-elle, Kim accorde beaucoup d’importance au moment présent. Un homme qu’elle décrit comme quelqu’un qui a le bonheur facile. « Mon père, peu importe où il est, il croit toujours que c’est le meilleur endroit : la plus belle maison, la meilleure ville, le meilleur pays. Il réussit à être bien là où il est, tout simplement. Il a le bonheur facile et peu importe la situation où il se trouve, il s’adapte. Pour lui, il n’y a que le présent qui est important. »

Et sur le cours d’une vie, de l’enfance à la vieillesse, de la naïveté à la sagesse, croit-elle qu’on se rapproche ou qu’on s’éloigne du bonheur ? « Plus le temps passe, plus on réalise comment il est précieux, fragile et rare. Jeunes, nous tenons la vie pour acquise. Alors que plus on vieillit, plus on comprend la complexité du bonheur. À 20 ans, le bonheur, c’est le french kiss. Avec le temps, ce n’est pas qu’un baiser, c’est tout le côté sensoriel qui procure le plaisir. La main qui glisse dans le dos, les cheveux de l’autre qui touchent notre visage. Tout le côté émotif est là. Et si c’était notre dernier baiser ? On l’apprécie encore plus. »

Les plaisirs au quotidien

Qu’ils soient coupables ou non, Kim Thúy partage ses plaisirs du quotidien en répondant à huit questions express :

Ta lecture du moment ?

On Earth We’re Briefly Gorgeous, premier roman du poète américano-vietnamien Ocean Vuong. Il a moins de 30 ans et sa plume me fait pleurer à chaque fois.

Un film à voir et revoir ?

Le documentaire The Vietnam War de Ken Burns. Il s’agit de 10 épisodes de 120 minutes que je compte écouter encore et encore tellement il contient de l’information.

La ville ou la montagne ?

J’aime la ville ! Je me vois très bien vivre dans un petit appartement au coeur d’un quartier reconnu pour sa diversité, ses salles de spectacles, ses théâtres, ses librairies et ses restaurants.

Un plat préféré ?

Ce sera toujours celui que je ne fais pas. Un sandwich fait par quelqu’un d’autre est le meilleur de tous les sandwiches.

Écrire en silence ou musique ?

Je ne peux pas écrire autrement que dans le silence. Je dois entendre les mots. C’est aussi pour ça que j’écris beaucoup la nuit.

Se lever tôt ou se coucher tard ?

Le plaisir d’aller au lit à 4 h du matin et se lever beaucoup plus tard, c’est le plus grand cadeau ! J’aime être debout et savoir que tous mes proches sont dans un sommeil profond, à rêver, qu’ils sont bien.

Resto ou maison ?

J’adore aller au restaurant, mais c’ést important pour moi de recevoir. Et par ce geste d’ouvrir ma maison, je veux que mes enfants entendent les rires en groupe, en choeur, comme une chorale.

Un plaisir coupable ?

Savoir qu’on a bien des choses à faire le lendemain, mais prendre quand même la nuit pour écouter un film, écrire à un ami, lire un livre. C’est mon temps à moi, la nuit.