Un pied de nez à la surconsommation

Martine Letarte Collaboration spéciale
Au-delà des produits, les groupes de partage sur Facebook deviennent de petites communautés. 
Photo: Getty Images Au-delà des produits, les groupes de partage sur Facebook deviennent de petites communautés. 

Ce texte fait partie du cahier spécial Plaisirs

Une tente, un appareil à raclette, un râteau, une échelle, un déshydrateur pour aliments, un déguisement d’Halloween : énormément de choses s’accumulent dans nos placards, alors que nous nous en servons seulement quelques fois par année. Des communautés se sont créées sur Facebook pour emprunter ce type d’articles plutôt que de les acheter. Véritable pied de nez à la société de surconsommation, ces groupes fonctionnent. Et au-delà des objets, on y trouve aussi beaucoup d’humanité.

« Lorsqu’on donne quelque chose, il y a un détachement qui se fait, mais lorsqu’on le prête, c’est beaucoup plus engageant et émotif : il doit y avoir un lien de confiance », explique Amandine Gauthier, fondatrice du Groupe de prêt et partage – Québec.

Son initiative est née il y a quatre ans, quand elle s’est rendu compte qu’elle avait trop de choses qui s’accumulaient chez elle dont elle se servait rarement. « Je trouvais ça complètement absurde, précise-t-elle. Je me suis donc demandé si l’économie du prêt était envisageable. Je croyais que ça pouvait fonctionner, mais à condition d’avoir un lien de confiance avec les gens. J’ai donc décidé de créer un groupe avec une centaine de mes amis Facebook et leur disant qu’ils pouvaient inviter à leur tour des gens en qui ils ont confiance, et ainsi de suite. »

Des gens l’ont ensuite contactée pour lancer un groupe semblable à Lévis, à L’Anse-Saint-Jean, dans Rosemont, à Shawinigan et elle en a créé un dans Hochelaga-Maisonneuve après y avoir emménagé l’an dernier. Des groupes consacrés au matériel pour enfants et au jardinage ont aussi vu le jour.

À Boucherville, le groupe Facebook « Je l’ai, je te le prête » a été créé en janvier 2019 par des membres de la page Zéro déchet Boucherville. « Nous partagions de l’information, des trucs et des conseils sur cette page, et certains membres voulaient prêter ou emprunter des choses pour réduire les achats, alors l’idée nous est venue de créer cet autre groupe de prêt », explique Evelyne St-Onge, l’une des administratrices des deux groupes.

Recréer un village

Au-delà des produits, les groupes de partage deviennent de petites communautés. « Nous avons même fixé le nombre maximum de membres à 1300 pour éviter que le groupe ait trop de notifications, que ça devienne étourdissant et que les gens se désengagent, précise Amandine Gauthier. Chaque groupe a son ambiance particulière, il y a beaucoup d’humour, de solidarité. »

Elle a vu des choses bien touchantes se dérouler sur le mur de ces groupes. Comme cette femme qui avait besoin d’une voiture pour visiter son père hospitalisé. Finalement, c’est une membre en voyage qui a demandé à sa mère d’aller lui porter les clés de sa voiture. Ou, une personne en situation de précarité financière qui a vu son ordinateur rendre l’âme alors qu’elle devait terminer un projet. Elle s’en est fait offrir trois.

« Ça fait du bien à l’humanité de voir des petites choses comme ça, indique la fondatrice. J’ai vu aussi des gens faire des dons d’une grande générosité, d’autres préparer un gâteau pour remercier la personne qui leur donne quelque chose. »

« C’est un peu comme revenir à l’entraide qu’on trouvait il y a plusieurs décennies dans les villages », constate Evelyne St-Onge.

Bien sûr, malgré la bonne volonté, il peut arriver un malheur ! Par exemple, Amandine a déjà prêté un sac de couchage, et la personne a fait un accroc dedans. « Elle l’a fait réparer chez une couturière et m’a dit que, si je n’étais pas satisfaite, elle me le rembourserait, raconte-t-elle. Les gens font très attention. Ils sentent qu’ils ont une responsabilité, ils ont beaucoup de respect. » Même son de cloche à Boucherville. « C’est très bienveillant, c’est comme une grosse famille », affirme Evelyne St-Onge.

L’effet COVID-19

Si les prêts ont été ralentis dans ces groupes au début de la pandémie, tout semble être revenu rapidement à la normale. Aux yeux d’Amélie Côté, spécialiste en gestion des matières résiduelles à la Coop-conseil zéro déchet Incita, la COVID-19 a même pu accélérer ce virage vers l’économie de partage. « Les gens sont de plus en plus conscientisés à l’environnement, et plusieurs ont vu leurs revenus diminuer avec la pandémie, explique-t-elle. Les gens réfléchissent de plus en plus à leurs besoins réels, qui sont, au fond, d’utiliser ces objets et non de les posséder. La COVID-19 a aussi amené tout un retour au fait maison, au jardinage, alors beaucoup d’articles de cuisine et de semis ont circulé. »

En plus des groupes qu’on trouve sur Facebook, Amélie Côté remarque que les gens se prêtent également des choses entre amis proches et voit apparaître des boîtes à outils à partager dans des ruelles. « Ces initiatives vont aussi de pair avec l’intérêt grandissant pour la réparation d’objets avec, notamment, le groupe Facebook Touski s’répare, qui compte plus de 18 250 membres, remarque-t-elle. Lorsque nos objets servent à une communauté, on veut bien les entretenir et les réparer afin qu’ils servent longtemps. »