Un autre mocktail, s’il vous plaît!

Isabel Tames et Diego Bayancela confient que leur clientèle est des plus variées. Elle compte autant des personnes qui ont des problèmes de dépendance ou des problèmes de santé que des gens qui ont choisi d’arrêter de boire pour des raisons spirituelles ou religieuses ou de futures mamans souhaitant célébrer leur «shower» de bébé.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Isabel Tames et Diego Bayancela confient que leur clientèle est des plus variées. Elle compte autant des personnes qui ont des problèmes de dépendance ou des problèmes de santé que des gens qui ont choisi d’arrêter de boire pour des raisons spirituelles ou religieuses ou de futures mamans souhaitant célébrer leur «shower» de bébé.

« Qu’est-ce qu’on fait dans un bar sans alcool ? »

Quand Diego Bayancela lance la question, pendant une seconde, on s’arrête. On… hum, on… est… euh… là ? Eh bien oui, voilà. « Être là. » C’est justement l’idée qu’il a voulu transmettre, avec sa compagne Isabel Tames, en ouvrant en juillet dernier un bar dont la boisson alcoolisée est absente.

Ce local coloré et artistique sis dans une ancienne agence de voyages de la rue Saint-Denis, ils l’ont nommé Mindful. À ce nom anglais, ils ont ajouté le qualificatif « espace de sobriété ». Même si Isabel Tames s’inquiète que ces mots évoquent un lieu un brin trop fade. Et exclusif. « Ce n’est pas un endroit uniquement réservé à ceux qui ont arrêté de boire, précise-t-elle. C’est un endroit pour ceux qui ne boivent pas durant le temps qu’ils y passent. »

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir

Le terme « mindful », quant à lui, pourrait se traduire par « conscient », « attentif ». (« Aware », dirait Jean-Claude van Damme.) Il ramène également au titre du livre Mindful Drinking, de Rosamund Dean. Un récit de croissance personnelle publié en 2017, dont la traduction française, intitulée Boire en toute conscience, paraît justement ce mois-ci aux Éditions de Mortagne. La journaliste londonienne y explique comment son propre lien avec l’alcool a évolué de sa vingtaine vécue dans un brouillard de vin blanc à sa trentaine dénuée de soirées à, pardon, « vomir sur ses souliers ».

« Vous n’avez pas besoin de vous asseoir en position du lotus pendant 20 minutes chaque jour pour amener de la conscience dans votre vie », promet-elle à ses lecteurs. La reporter leur assure aussi que de ne plus consommer en quantité excessive risque de changer complètement leur quotidien. « Tout, de votre solde bancaire à votre vie sexuelle, connaîtra une amélioration. »

Reste que les préjugés liés au fait de ne pas trinquer au prosecco ou de dîner au Martini sont tenaces, estime Diego Bayancela. En découvrant que le bar Mindful ne sert rien au-delà de 0 %, certains clients se montrent mal à l’aise. Sa compagne raconte avoir vu des gens se tortiller sur leur chaise, déçus ou fâchés, avant de sortir parce qu’ils ne pouvaient pas consommer de boissons alcoolisées.

Dans le livre Boire en toute conscience, Rosamund Dean s’intéresse aussi à cette problématique. « Contrairement au fait de fumer, boire est non seulement socialement accepté, mais aussi socialement espéré », écrit-elle. Puis, elle ajoute qu’on ne peut en vouloir à notre cerveau de penser que boire est vital pour célébrer, socialiser, se détendre. « C’est le monde dans lequel nous avons grandi. Vos amis, votre famille, vos collègues, la publicité, les réseaux sociaux… notre environnement entier baigne dans la boisson. »

Isabel Tames est du même avis. Celle qui est montréalaise depuis 11 ans raconte avoir passé son adolescence à Veracruz, au Mexique, portée par l’idée que « pour avoir du fun, il faut se saouler. Qu’il est impossible de sortir fêter sans amener une bouteille ». « Nous avons tellement été habitués à traverser toutes nos interactions avec de la boisson que nous oublions que lorsque nous étions petits, nous nous amusions. Seulement parce que nous étions heureux d’être là. Heureux de danser », renchérit Diego Bayancela, arrivé quant à lui de l’Équateur en 2002, en raison de la crise économique qui y sévissait.

Ils aimeraient que cette idée de s’amuser sans ivresse se transpose dans leur espace de 1200 pieds carrés (environ 110 mètres carrés). Que les clients y vivent « une joyeuse festivité ». Leur carte, élaborée avec l’aide du mixologue Gilbert Fortin, propose des mocktails comme le « Persévérance », composé, entre autres, de sirop de rose, de purée de poire et de lavande. Ou le bien nommé « Bien-être » qui combine du sirop d’eucalyptus, du gingembre et des feuilles de menthe. On trouve aussi sur le menu plusieurs bières d’ici, en version 0 %, comme la célébrée Glutenberg.

Mais les consommateurs sont-ils prêts à célébrer sans boire avec excès ? Si l’on en croit moult papiers sur la tendance, oui. « Les millénariaux sont tannés de boire. » C’est ce que titrait The Atlantic, de façon assez catégorique, en avril dernier. Les millénariaux, c’était en fait 100 Américains de 22 à 38 ans qui racontaient leur désir de modération.

 
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir En observant les chiffres de consommation abusive d’alcool entre 2017 et 2018, tous les groupes d’âge ont connu une baisse. À l’exception des 50 à 64 ans.

Deux mois plus tard, le New York Times renchérissait, ou nuançait, avec The New Sobriety, un dossier qui clamait que « tout le monde est sobre maintenant… même si tout le monde boit un peu ». « Il semblerait que même la sobriété n’échappera pas à une transformation en moment Instagram », pouvait-on y lire. « C’est devenu une chose cool et santé à essayer. Comme devenir végane, ou suivre un cours de yoga Iyengar. » Selon le NYT, cette nouvelle abstinence serait faite « de mocktails artisanaux à 15 $, de soirées sans alcool dans des bars chics à travers le pays et de fêtes dansantes matinales en toute sobriété ».

Au Québec, ces dites fêtes tenues aux aurores, qui combinent musique, café, smoothies et cours de bien-être, connaissent une certaine popularité. Les événements de Morning Gloryville, par exemple, proposent de se déchaîner sur la piste en buvant des jus avant d’aller travailler. Le défi 28 jours sans alcool de la Fondation Jean Lapointe, créé en 2013 et se déroulant en février, est également hautement prisé. Mais la tendance des bars entièrement 0 % prend un peu plus de temps à s’installer.

Isabel Tames et Diego Bayancela en ont pris conscience il y a deux ans. C’est à ce moment que celle qui est gestionnaire des finances a décidé de dire stop. Très vite, le couple dit avoir « épuisé les options de sorties ». « Nous sommes allés dans des restos, dans des salles de spectacles, dans des cafés. Un jour, en rentrant à la maison, on s’est dit, c’est plate. On aimerait aller danser. »

Mais où ? Ici, Isabel Tames anticipe une remarque potentielle : « C’est facile de dire : il suffit d’aller dans un club et de commander une eau pétillante et c’est tout. Mais ce n’est pas pareil. » Car vient ce moment où l’atmosphère change. Où les voix se font plus fortes, les discussions commencent à tourner en rond. « Vers 1 h du matin, la perspective commence à être très… différente. »

Une piste pour tous

L’idée voulant que les millénariaux soient davantage tournés vers un côté « santé » était l’un des multiples moteurs du projet Mindful Bar, qui a notamment bénéficié d’une bourse Entreprendre ici de 25 000 $. Mais comme Slate l’a rappelé dans un article intitulé Milenials Aren’t Sick of Drinking, la tendance vers une existence plus modérée, moins alcoolisée, n’est pas exclusive à ceux qui sont nés entre 1981 et 1996 (Même si ces dates font toujours matière à débat). « Cessez de tous nous mettre dans le même panier », disait en somme ce papier. « Ce ne sont pas seulement les plus jeunes qui souhaitent prendre soin de leur santé. C’est tout le monde. »

Les statistiques de Santé Canada semblent confirmer cette idée. En observant les chiffres de consommation abusive d’alcool entre 2017 et 2018, tous les groupes d’âge ont connu une baisse. À l’exception des 50 à 64 ans.

Isabel Tames et Diego Bayancela confient d’ailleurs que leur clientèle est des plus variées. Elle compte autant « des personnes qui ont des problèmes de dépendance ou des problèmes de santé que des gens qui ont choisi d’arrêter de boire pour des raisons spirituelles ou religieuses ou de futures mamans souhaitant célébrer leur shower de bébé.

« Nous avons même un client régulier, vraiment excellent, qui vient souvent commencer sa soirée chez nous en buvant plusieurs mocktails. Puis, il sort dans les clubs. Il nous dit qu’ainsi, il commence à boire à minuit plutôt qu’à 20 h et qu’il se sent mieux le lendemain. » Santé !

Mindful ​Bar

3945A, rue Saint-Denis, Montréal