Comment le vocabulaire nuit à notre relation avec les aliments

Souvent, petits et grands sont exposés à la culture de la diète depuis leur enfance.
Photo: iStock Souvent, petits et grands sont exposés à la culture de la diète depuis leur enfance.

« Plaisir coupable », « péché mignon », « jour de triche » sont des mots banals aux oreilles de plusieurs. Or, ils font tous écho à une culture de la diète profondément ancrée dans les moeurs de notre société. Et à force d’être répétés, ils résonnent bien plus fort qu’on ne le pense.
 

Que ce soit dans le cadre des résolutions du Nouvel An, à l’approche de l’été ou en vue d’un mariage, toutes les occasions sont bonnes de rappeler aux gens, surtout aux femmes, de viser une silhouette qui n’est pas la leur et des objectifs de remise en forme dont la principale motivation est la perte de poids.

Souvent irréalistes, ces objectifs encouragent la culture de la diète. Un sondage réalisé en novembre 2014 auprès de 2300 lectrices par le magazine ELLE Québec et ÉquiLibre, un organisme visant à prévenir les problèmes liés au poids et à l’image corporelle, révèle que pour nombre d’entre nous, bien manger rime avec privation. Dans ce sondage, 53 % des répondantes ont dit ressentir de la culpabilité lorsqu’elles mangent. De plus, 31 % d’entre elles croient que bien manger implique de se priver des aliments qu’elles aiment.

La nutritionniste et docteure en nutrition Karine Gravel constate la culture de la diète au quotidien dans sa pratique. « Ça devient tellement banal qu’on pourrait penser que rares sont les personnes qui ne souhaitent pas maigrir », dit-elle.

À son avis, les diètes restrictives ont toutefois perdu en popularité au fil des dernières années. « Les compagnies de diètes amaigrissantes commencent même à dire que leurs diètes n’en sont plus vraiment, parce que ça paraît mal maintenant, explique-t-elle. C’est plutôt un mode de vie axé sur le bien-être. » Le « bien-être » est la nouvelle culture, selon elle.

Les propos de la nutritionniste Andrée-Ann Dufour-Bouchard, cheffe de projets chez ÉquiLibre, vont dans le même sens. « Le sentiment d’avoir besoin de se priver, sans nécessairement suivre une diète précise, est de plus en plus fréquent, croit-elle. On a fait une campagne là-dessus qui s’appelait “Êtes-vous au régime sans le savoir ?” parce que les gens n’ont pas toujours conscience qu’ils se privent malgré tout, ni des impacts négatifs sur leur santé [physique et mentale]. » Parce que la quête insatiable du « bien-être » aussi peut causer son lot de dommages collatéraux. Et cela commence bien souvent par le vocabulaire employé pour décrire la santé.

Le choix délicat des mots

Si les diètes miracles perdent des plumes, les éternelles adeptes de la privation ont désormais tendance à « faire attention ». « “Je ne suis pas au régime, mais je fais attention”, cite en exemple, Karine Gravel. Moi, je dis toujours : oui, mais manger, c’est pas dangereux ! Faire attention, ça indique qu’il y a des règles alimentaires. On est encore dans le contrôle. »

La simple association entre plaisir et culpabilité, lorsqu’il est question de nourriture, nous fait déjà faire fausse route. L’usage des expressions « plaisir coupable », « péché mignon » et « jour de triche » est certainement un signal d’alarme quant à notre relation avec les aliments. Pourtant, elles font partie de notre langage courant, si bien qu’elles sont utilisées à répétition dans plusieurs cadres : les films, les publicités et nombreuses émissions de divertissement.

« Ça peut être juste des mots, mais ça ne fait qu’entretenir un sentiment de culpabilité perpétuel et le sentiment que l’on n’est jamais correct », explique Karine Gravel.

Le sentiment d’avoir besoin de se priver, sans nécessairement suivre une diète précise, est de plus en plus fréquent

 

Pour remédier à la situation, ÉquiLibre croit aux campagnes de santé publique pour informer la population sur les conséquences des régimes, surtout si elles ciblent les tout-petits. « Nous donnons justement une formation dans les services de garde, précise Andrée-Ann Dufour-Bouchard. Souvent les enfants sont exposés [à la culture de la diète] depuis leur enfance. Étant jeune maman, je constate à quel point les commentaires sont déjà axés sur le poids. C’est omniprésent, sans [qu’on se rende] compte de l’impact que ça pourrait avoir. »

À l’automne dernier, l’Association pour la santé publique du Québec a d’ailleurs lancé la campagne « Méfiez-vous des apparences trompeuses » à propos notamment des produits, services et régimes minceur. L’idée : fournir un argumentaire crédible et concis pour mettre en garde ceux et celles qui comptent une fois de plus se tourner vers une diète dans l’espoir que cette fois-ci soit la bonne. Mais la bonne diète pour quoi, au fond ?

L’influence du poids sur la santé

L’obsession de la perte de poids ne découle pas uniquement des images véhiculées dans la société rappelant sans cesse que la beauté se résume à une taille et à des traits physiques précis. L’association entre le poids et la santé prend souvent des raccourcis qui encouragent la grossophobie.

Selon l’Organisation mondiale de la santé, par exemple, « le surpoids et l’obésité se définissent comme une accumulation anormale ou excessive de graisse corporelle qui représente un risque pour la santé. L’indice de masse corporelle (IMC) est un moyen simple de mesurer l’obésité dans la population. »

Cependant, bon nombre d’études indiquent que l’IMC manque de précision pour évaluer l’état de santé. Par exemple, dans une étude publiée en 2016 dans l’International Journal of Obesity, les chercheurs ont évalué la classification de la santé cardiométabolique des 40 420 participants au National Health and Nutrition Survey de 2005-2012.

En tenant compte des autres facteurs de risque de développer des maladies cardiovasculaires, comme l’hypertension artérielle, l’hypercholestérolémie et la résistance à l’insuline, l’étude a montré que près de la moitié des personnes considérées en surpoids et 29 % des personnes considérées obèses selon leur IMC étaient en santé selon leurs données métaboliques. À l’inverse, plus de 30 % des personnes ayant un poids « santé » n’étaient pas en bonne santé selon leurs données métaboliques. Ce phénomène est connu comme le syndrome métabolique et il est nettement plus juste pour évaluer l’état de santé de la population que l’IMC.

Cependant, si une personne obèse se présente à la clinique avec une hypercholestérolémie, des douleurs au dos ou d’autres symptômes, de quoi lui parlera-t-on en premier lieu, croyez-vous ? La personne mince se présentant avec les mêmes symptômes recevra bien souvent une tout autre réaction. Dans tous les cas, la stigmatisation à l’égard du poids risque fortement de nuire au bon diagnostic, au traitement et à la relation du professionnel de la santé avec son patient.

Or, pour être en santé, faut-il forcément perdre des kilos ? Les données probantes pointent davantage dans la direction du mode de vie sain. Parallèlement, notre discours et notre regard sur le poids et l’image corporelle ont grandement besoin de s’adoucir. Si les saines habitudes de vie ont certainement un effet important sur notre santé globale, il est cependant temps de nous délester du poids de la grossophobie.

À écouter

Dans le troisième épisode du balado À présent, du magazine ELLE Québec, l’animatrice Laurie Dupont s’entretient avec Caroline Huard, alias @loounie, créatrice de contenu culinaire végane. Elles discutent de diversité corporelle avec tendresse et du cheminement vers l’acceptation de soi.