Dans les coulisses du Mardi gras

Il faut savoir que le Blaine Kern’s Mardi Gras World n’est pas un musée, mais un atelier de création niché dans un vaste hangar, sur le bord du Mississippi, dans Lower Garden District.
Photo: Hélène Clément Il faut savoir que le Blaine Kern’s Mardi Gras World n’est pas un musée, mais un atelier de création niché dans un vaste hangar, sur le bord du Mississippi, dans Lower Garden District.

L’Épiphanie marque le début de la saison du carnaval en Nouvelle-Orléans. Plus de cinq semaines de festivités qui prendront fin la nuit du Mardi gras, soit le 25 février, cette année. Faute de pouvoir s’y rendre en janvier ou en février, la visite du Blaine Kern’s Mardi Gras World permet de découvrir à l’année les coulisses de cette fête.
 

De toutes le kres activités festives de la Big Easy — « And a lotta it is ! » — , le Mardi gras remporte la palme, du moins auprès des Néo-Orléanais rencontrés en novembre dernier lors d’un voyage de presse qui m’a conduite au cœur des traditions de cette ville jazzée.

« Dans notre famille, c’est notre temps », dit le Louisianais francophone Joseph Dunn, entrepreneur, guide et chargé de la promotion et du développement marketing de la Plantation Laura, située sur la route de Bâton-Rouge, à 86 kilomètres de La Nouvelle-Orléans. « Nous considérons cette fête plus importante que celle de Noël parce que l’on ne se sent pas forcé de fêter. Le Mardi gras, c’est du pur plaisir qui rassemble la famille, les amis et l’ensemble de la population, peu importent les origines sociales ou ethniques. »

Selon le calendrier chrétien, le Mardi gras est la journée qui précède le mercredi des Cendres. Dernier jour pour faire bombance avant le carême. Le Mardi gras marque aussi la fin de la semaine des sept jours gras. Et celle du carnaval chez les catholiques.

Si au Brésil, en France, en Allemagne… on parle de carnaval pour faire référence à cette période qui débute le jour de l’Épiphanie pour se terminer le Mardi gras, le 25 février cette année, les Néo-Orléanais préfèrent en tout temps parler de Mardi gras.

« Les puristes tiqueront si vous utilisez le mot carnaval », écrit le chroniqueur James Gill dans The Times-Picayune. « À Nawlin’s on parle de saison du Mardi gras, de parades du Mardi gras, de perles du Mardi gras, de costumes et de bals du Mardi gras. »

Justice, foi et pouvoir

L’origine du Mardi gras aux États-Unis remonte au 3 mars 1699 lorsque le navigateur Pierre Le Moyne d’Iberville nomma la pointe de terre où il campa cette nuit-là — à 100 km au sud du futur site de La Nouvelle-Orléans, « Pointe du Mardi Gras ». C’était le jour du Mardi gras en France. Un petit gala fut organisé et la tradition mise en train.

Photo: Hélène Clément

Pointe du Mardi Gras serait l’actuelle ville de Mobile en Alabama. Pas étonnant que le 22e État des États-Unis — et première capitale de la Louisiane en 1702 — revendique le lieu de naissance de la plus ancienne fête du Mardi gras au pays. Chaque année un million de visiteurs y convergent, 1,4 million vers Nola.

Du tramway qui mène dans Garden District, à proximité des universités Tulane et Loyola, on pouvait encore apercevoir en novembre dernier des colliers de perles mauves, or et vertes accrochés aux branches des vieux chênes bordant la rue Saint-Charles.

« Des vestiges du dernier carnaval », précise notre guide Anna. « Pendant les défilés, les membres des krewes — confréries les plus renommées — lancent des objets aux spectateurs dans la rue, dont les fameux colliers de perles aux couleurs du Mardi gras : le violet, le vert et l’or. »

C’est à la confrérie Rex, fondée en 1872, que revient le choix de ces trois couleurs : le violet pour la justice, le vert pour la foi et l’or pour le pouvoir. Et c’est resté !

Dès le 6 janvier, quelque 70 défilés paraderont dans les rues de La Nouvelle-Orléans. À l’image du Boléro de Ravel, le crescendo carnavalesque gagnera en intensité, jusqu’à l’explosion, le jour du Mardi gras.

 
Photo: Hélène Clément Chaque «krewe» a son thème qui change chaque année. Mythologie, histoires pour enfants, célébrités, légendes, géographie, politique, littérature... il n'y a pas de limites.

C’est à ce moment-là que paonnent les plus phénoménales krewes : Zulu, Endymion, Orpheus, Muses, Knight of Babylon…

Et ça tombe bien puisque les chars de ces krewes sont justement confectionnés, réparés, peaufinés, bichonnés dans les entrepôts du Blaine Kern’s Mardi Gras World, ouvert toute l’année pour une visite culturelle, quelques histoires croustillantes, les petits secrets de la vie des passagers à bord d’un char et une dégustation du gâteau des Rois, et ça, même si le diable risque de vous tirer les oreilles pour en avoir mangé hors la saison carnavalesque.

Mardi Gras World

Il faut savoir que le Blaine Kern’s Mardi Gras World n’est pas un musée, mais un atelier de création niché dans un vaste hangar, sur le bord du Mississippi, dans Lower Garden District. C’est ici que les sculptures et les chars allégoriques des krewes sont créés depuis 1947. Les artistes y travaillent toute l’année.

« Il n’y a pas de répit dans nos ateliers », confirme Fitz Kern, vice-président de Kern Studios Mardi Gras World, fils de Barry, petit-fils de Blaine et petit petit-fils de Roy. « On commence à travailler le prochain Mardi gras dès le lendemain du dernier. »

L’empire Kern est ancré dans la culture néo-orléanaise aussi solidement qu’un bateau dans le port de NOLA en temps d’ouragan. « Roy, mon arrière-grand-père, un artiste sans le sou, a créé en 1932 sa première flotte à l’intérieur d’un char à vidange, tiré par un âne, avec l’aide de mon grand-père Blaine alors âgé de cinq ans », raconte Fitz.

« À l’adolescence — et pour aider sa mère à financer ses frais médicaux —, mon grand-père a réalisé, à l’hôpital où elle séjournait, une murale racontant l’histoire de la médecine. Un chirurgien, aussi capitaine d’une confrérie, a été séduit par cette fresque. Il a convaincu Blaine de travailler pour sa krewe. En 1947 naissait Kern Studios. »

Les krewes sont le fondement du Mardi gras, — et de l’entreprise Kern Studios. La Nouvelle-Orléans abrite une multitude de ces clubs privés et de ces cercles d’entraide et de loisirs. Ce sont ces confréries qui organisent les parades et achètent les flottes.

Complexe, l’organisation autour du Mardi gras ? « Oui, mais plus autant qu’au XIXe siècle à l’époque où les membres des confréries s’organisaient dans le plus grand secret, refusaient de dévoiler l’identité des [...] membres, n’étaient que des hommes blancs, anonymes, puritains et de sang bleu. Tu avais un nom irlandais, oublie ça », dit Fitz.

Aujourd’hui, les krewes les plus spectaculaires sont composées d’Afro-Américains (Krewe of Zulu), de femmes (Krewe of Muses) d’enfants et même de chiens. Et le pouvoir repose entre les mains d’un capitaine qui supervise tous les événements. Chaque défilé est composé d’au moins 30 chars parfois aussi imposants qu’une maison. Si imposants qu’en 1973 le département des incendies et de la police a établi une interdiction aux équipages de défiler dans les rues étroites du Vieux Carré.

Photo: Hélène Clément Les magasins du Vieux Carré regorgent de masques et autres babioles de Mardi gras.

Selon Fitz Kern, pour voir agréablement les défilés, il faut s’installer sur St-Charles Avenue, la fameuse artère de huit kilomètres bordée de demeures victoriennes et d’immenses chênes que sillonne un charmant tramway d’époque nommé St-Charles.

En ce jour de novembre frisquet sur le Mississippi, les artistes du Blaine Kern’s Mardi Gras World s’affairent au montage des chars. Ici, rien ne se perd, tout se crée.

« D’année en année on recycle, on transforme, on fignole. Rien n’est jeté, pas même un mini-morceau de papier mâché ou de mousse de polystyrène qui servira de boucles dans les cheveux d’un personnage, d’anthère sur une fleur, de parure sur un char », explique Elexa Dixon, responsable des tours chez Blaine Kern’s Mardi Gras World.

Notre journaliste était l’invitée d’Air Transat.

 

Bon à savoir

S’y rendre. Air Transat offre depuis le 3 novembre 2019, les jeudis et les dimanches, une liaison directe Montréal–La Nouvelle-Orléans. Le temps du trajet : trois heures maximum, ce qui rend la destination facilement accessible pour un long week-end.

Où dormir. Pourquoi pas au Higgins Hotel Curio by Hilton juste à côté du Musée national de la Seconde Guerre mondiale. Dans tous les coins de cet hôtel moderne, ouvert tout récemment, se trouvent des photos d’archives et des notes explicatives qui racontent l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Et c’est à 20 minutes à pied du Blaine Kern’s Mardi Gras. L’entreprise offre le service d’une navette gratuite au départ du centre-ville ou du Vieux Carré.

Pour tout savoir sur les confréries et l’itinéraire des défilés : mardigrasneworleans.com.

N’oubliez pas un sac pour y mettre les colliers de perles et les nombreux petits cadeaux et babioles lancés par les krewes tout au long des défilés.