L’autodéfense intellectuelle, une clé de langue

Des jeunes de la cité de la Grande Borne à Grigny jouent dans une allée. Interrogée à savoir si certains élèves ont manifesté des inquiétudes quant au fait de voir leurs interventions colligées dans les ouvrages de leur professeure, Mathilde Levesque répond par la négative.
Photo: Samir Benderradji Agence France-Presse Des jeunes de la cité de la Grande Borne à Grigny jouent dans une allée. Interrogée à savoir si certains élèves ont manifesté des inquiétudes quant au fait de voir leurs interventions colligées dans les ouvrages de leur professeure, Mathilde Levesque répond par la négative.

Le pugilat a la cote. La popularité des tutoriels en ligne en témoigne, tout comme les événements surmédiatisés et les questions légales soulevées par la pratique de certaines disciplines. Avec cette série, Le Devoir s’intéresse à quelques idées reçues. Aujourd’hui, regard décalé sur une forme de ju-jitsu verbal enseignée par Mathilde Levesque : l’autodéfense intellectuelle.
 

Ils étaient six. Jean, Paul, Adrien, Lionel, Charles et Antonio. Les frères Baillargeon. Comme ceux du Devoir, mais musclés en bas des épaules. Dans son Dictionnaire des grands oubliés du sport au Québec, l’historien Gilles Janson leur consacre une entrée où il retrace l’improbable carrière de ces fils de cultivateur, haltérophiles puis lutteurs. Le genre dont les paluches vous font souhaiter d’être sauvé par la cloche à l’école. Remarquez, les apparences sont parfois trompeuses. Si vous avez vu Léolo, vous comprenez.

Cela dit, il y a des violences qui dépassent le tapochage. Des violences insidieuses, qui vous suivent au quotidien, qui vous remettent le nez dans la gadoue de condition humaine. D’où l’importance d’apprendre à les contrer, d’apprendre aussi à ne pas devenir soi-même un agresseur. Le genre de mission qu’un vrai système d’éducation se donnerait, pour paraphraser Chomsky.

Le genre de mission que s’est donnée Mathilde Levesque, une enseignante du département de Seine-Saint-Denis, en région parisienne. En 2019, elle a fait paraître La tête haute, son propre guide d’autodéfense intellectuelle, façon d’enseigner à identifier et à parer les formes d’agression et d’humiliation « discrètes », les violences ordinaires.

Pulsions disponibles

Mathilde Levesque est docteure en langue et littérature française. Elle a néanmoins quitté la Sorbonne pour le « 93 ». Les élèves de « cités », de « zones d’éducation prioritaires », de « zone prévention violence ». Elle y fait des miracles, ou peut-être simplement ce que l’éducation devrait faire. En témoigne le succès de ses deux premiers livres, Lol est aussi un palindrome (2015) et Figures stylées (2017).

À la différence du Petit guide d’autodéfense intellectuelle de Normand Baillargeon, du Manuel d’autodéfense intellectuelle de Sophie Mazet (ou même de L’art de défendre ses opinions expliqué à tout le monde, du collègue Cornellier), le guide d’autodéfense de Mathilde Levesque se penche avant tout sur les violences ordinaires.

Levesque ambitionne ainsi de penser la protection sans l’agressivité — premier réflexe de la personne mal équipée pour répondre à une agression verbale. Comme l’expliquaient récemment au Devoir les spécialistes de la défense personnelle André-Jacques Serei, Alex Bélanger et Kevin Secours, dans un contexte d’agression physique, une méthode d’autodéfense privilégie avant tout l’efficacité, la vigilance et la simplicité. Mathilde Levesque croit aussi que ces critères sont fondamentaux dans le cas des agressions verbales.

« Viser juste, saisir le moment opportun et être mesuré. Il ne s’agit pas de devenir plus violent que l’attaquant. » Chez ses élèves, l’agressivité est souvent un recours, car plusieurs se sentent en permanence obligés de se défendre. « Cela ne veut pas dire qu’ils sont en permanence agressés, mais en permanence considérés comme suspects », précise celle qui croit qu’à trop voir la manipulation partout, on finit par l’ignorer là où elle se cache vraiment.

Les mots pour le dire

Figures stylées conciliait à la fois le goût pour la rhétorique classique et l’intérêt de l’autrice pour les évolutions contemporaines de la langue. « Je n’avais pas du tout en tête l’autodéfense intellectuelle à l’époque. » L’enseignante, dont la thèse de doctorat portait sur « l’écriture de la pointe », voyait toutefois la rhétorique comme un moyen de se défendre.

« Je sentais que c’était ce dont mes élèves avaient besoin, mais je crois que j’avais auparavant un peu peur de le dire. » Au lycée Voillaume d’Aulnay-sous-Bois, où elle enseigne depuis huit ans, Levesque a d’abord constaté que la rhétorique avait investi la rue. « J’en prenais conscience pour la première fois, en découvrant la puissance de ce qu’on appelle le “bagou” », écrit-elle. À titre d’exemple :

— Madame, ça veut dire quoi,
« lugubre » ?

— « Sinistre », vous voyez ?

— Ah, oui. Comme la France, quoi.

Interrogée à savoir si certains élèves ont manifesté des inquiétudes quant au fait de voir leurs interventions colligées dans les ouvrages de leur professeure, Levesque répond par la négative. « J’avais de toute façon anticipé en leur expliquant qu’il n’y a pas de droit d’auteur sur la parole, et ils savaient que les prénoms étaient modifiés. Je n’ai pas fait ce livre contre eux ni en exploitant la banlieue à des fins personnelles : je l’ai fait pour eux et avec eux. »

Bourdieusienne dans ses analyses des violences symboliques, Levesque diverge cependant de la pensée du sociologue sur le terrain de l’école et de l’éducation. « Il n’est pas possible de travailler dans un lycée comme le mien sans voir l’école comme un barrage à la reproduction sociale. La question est intéressante dans la mesure où elle interroge les réels moyens nécessaires à la formation intellectuelle de tous. »

Contrer la désinformation

Parallèlement à l’enseignement du français, Levesque utilise aussi la rhétorique comme moyen de contrer la désinformation. « La plupart de nos étudiants ont une première source d’information via Snapchat et une seconde via des chaînes comme BFM. Ils ont toutefois conscience de ne pas prendre le temps de consulter des médias d’analyse. »

L’enseignante travaille ainsi avec eux à décrypter les discours complotistes, l’intervention de spécialistes et la posture des témoins, de la Syrie jusqu’aux camps Ouïgours. « Je leur fais également écrire des discours complotistes ou composer des unes de tabloïds, afin qu’ils expérimentent la volonté de manipuler. En réalité, la mission est double : leur apprendre la prudence et les protéger de la paranoïa. »

Dans La tête haute, Levesque soutient que l’autodéfense est un art sans méchanceté et que les faiblesses de l’autre sont des portes d’entrée et non des leviers d’humiliation. L’acharnement demeure à proscrire. « C’est tout notre rapport au monde qu’il faut modifier, en se disant que la meilleure façon de prendre le dessus sur l’autre, c’est de lui laisser sa place. Prendre l’autre en considération, même si c’est pour lui montrer qu’il a tort, reste le meilleur moyen de ne pas l’agresser. »

Il y a quelques années, le chroniqueur Pierre Foglia vitupérait « l’outrecuidance d’une société qui croit racheter son insondable inculture en envoyant ses enfants à l’université ». Il écrivait que former des peintres en bâtiment, des coiffeuses et des réparateurs de fournaises instruits devrait constituer l’objectif numéro un de l’école plutôt que « de former d’autres docteurs en pédagogie de merde ».

Le même homme résuma un jour la « culture de l’immigrant » de manière lumineuse : « culture qui bouleverse l’être profondément, culture de survie, de résistance, de repli, de défiance, culture [qui pourrait se] résumer dans cette petite phrase : vous ne m’aurez pas, mes tabarnaks ». La méthode de Mathilde Levesque est peut-être le trait d’union entre ces deux idées.