Sur la trace des grands hommes à Johannesburg

Photo: Carolyne Parent À Soweto, la guide Ntiyiso Innocentia fait visiter la maison-musée de Nelson Mandela.

Il y a Vienne et Mozart. L’Égypte et Agatha Christie. La Havane et Ernest Hemingway. Johannesburg est elle aussi « habitée » par un géant : Nelson Mandela, icône de la lutte anti-apartheid. Et c’est une bien bonne chose pour ceux qui s’attardent dans la capitale du Gauteng, la plus riche des provinces sud-africaines.

À peine plus vieille que l’Université de Montréal, Johannesburg, alias Joburg ou Jozi, est née d’une ruée vers l’or qui allait chambouler son portrait vite fait : sawubona, gisements épuisés par-ci et puits de mines par-là ! Ce fut ensuite au tour de la ségrégation raciale et des ghettos qui en ont résulté de façonner l’une des plus grandes aires urbaines de la planète.

Egoli (la « Cité de l’or » en zoulou) englobe ainsi Melville, un secteur sympa à la Mile-End, et Maboneng, un Griffintown en devenir où mon chauffeur blanc n’irait pas le soir ; Braamfontein, un quartier estudiantin où se tient le chouette Neighborgoods Market le samedi, et Hillbrow, où mon guide noir ne mettrait pas les pieds le jour.

 
Photo: Carolyne Parent Newtown et Maboneng sont réputés pour leur «street art».

C’est un fait, Jozi est le genre de métropole que votre maman ne souhaite pas vous voir fréquenter. La firme Mercer, qui évalue la qualité de vie des villes selon plusieurs critères, dont celui de la sécurité, la place au 96e rang d’un palmarès de 100 destinations, cette année. Le site SafeAround la classe à la 128e position sur 162.

La Gauteng Tourism Authority ne nie pas sa mauvaise réputation. Elle affirme même prendre la sécurité de ses visiteurs au sérieux. « [Afin de prévenir les délits du genre vols à la tire], nous avons investi 26 millions de dollars dans l’installation de caméras de surveillance et dans la formation des forces de l’ordre, l’an dernier, explique Barba Gaoganediwe, directeur du service de la promotion de la destination. Nous avons également déployé 200 jeunes dans les sites touristiques majeurs, où ils travaillent à titre d’agents de sécurité et d’information. Et le vent commence à tourner, la criminalité est en baisse. »

Toujours est-il que la capitale économique du pays suscite l’engouement, entre autres, à titre de Mecque artistique du continent. Dans les boutiques et les cafés, on me dit également qu’elle est animée d’un nouvel optimisme. « C’est comme si le désir de renouveau qui régnait à la fin de l’apartheid [il y a 25 ans] reprenait de plus belle », observe Lisa Storer, propriétaire du magasin de beaux objets africains The Storer.

Les droits de la personne

Pour le visiteur, le fait que Nelson Mandela « vive » en ville représente un avantage certain : ses effigies donnent un fil conducteur historique à l’exploration d’une Jozi décousue.

Ici et là, des murales immortalisent l’adepte de boxe qu’il était. Pareillement pour la superbe sculpture Shadow Boxing. Celle-ci s’élève en face de la Chancellor House, là où, jeune avocat, il avait fondé, avec Oliver Tambo, futur président du Conseil national africain, le premier cabinet d’avocats du pays appartenant à des Noirs. Un bronze haut de six mètres le représente également dans le square portant son nom, à Sandton. Et puis, à Constitution Hill, il y a la prison Number Four, où il a été détenu (ainsi que Gandhi).

Pour mieux comprendre l’histoire récente du pays, on devrait d’ailleurs commencer sa tournée au Musée de l’apartheid. Dès l’entrée ségréguée — à gauche les Blankes, les Blancs, à droite, les Nie-Blankes —, on est saisi par l’ignominie d’un système échafaudé par la minorité afrikaner, qui aura duré près de 50 ans. On est aussi admiratif du combat, relaté ici en textes et en images, que Nelson Mandela a mené pour y mettre un terme, ce qui lui a valu le prix Nobel de la paix, conjointement avec le président Frederik de Klerk, auquel il a succédé.

 
Photo: Carolyne Parent «Dans le ring, le rang, l’âge, la couleur de peau et la richesse sont sans importance.» - Nelson Mandela

« Vous avez entendu parler du test du crayon ? me demande mon guide Samuel Bikoya. Si vous vous disiez métis [coloured, et donc au-dessus des Indiens et des Noirs dans la pyramide raciale], mais qu’on avait des doutes parce que votre peau était foncée, on passait un crayon dans votre chevelure. S’il y glissait, c’était bon, vous disiez vrai ; s’il y tenait, c’est que vous étiez donc noir. »

Et être noir, ça signifiait, dès l’instauration de ce régime, devoir divorcer d’une douce moitié blanche et être condamné à une sous-existence.

À Soweto (acronyme de South Western Townships), ex-quartier général de la résistance anti-apartheid, vivent de trois à quatre millions de personnes, soit le tiers de la population du grand Joburg. C’est une mosaïque de bidonvilles et, surprise, de bungalows proprets bordant un boulevard jalonné de vuvuzelas géantes, un clin d’œil à la tenue de la Coupe du monde de football, en 2010.

 
Photo: Carolyne Parent À Soweto, on saute en élastique entre les anciennes tours de refroidissement d’une centrale qui produisait de l’électricité pour Jo’burg, mais pas pour les «townships».

À Orlando, sa zone la plus déshéritée, on peut aujourd’hui sauter en élastique entre les anciennes tours de refroidissement d’une centrale au charbon. Douce ironie : cette centrale, qui a produit de l’électricité pour Jozi pendant 40 ans tout en polluant Soweto sans l’éclairer, est aujourd’hui un symbole du développement touristique de la communauté.

À Orlando West, les touristes sont nombreux sur Vilakazi Street, une rue unique au monde, car deux lauréats du prix Nobel y ont vécu. En effet, l’archevêque Desmond Tutu, celui qui rêvait d’une nation arc-en-ciel, et Nelson Mandela étaient pratiquement voisins.

Photo: Carolyne Parent Joburg, locomotive économique du pays.

Transformée en musée par Winnie Madikizela-Mandela, la première maison de ce dernier, une matchbox house typique du township, est un haut lieu d’un pèlerinage sur les pas de notre héros.

Trouver le saint kraal

Drôle de hasard, Nelson Mandela a aussi habité, après la fin de son mandat présidentiel, une villa de la Twelfth Avenue située à quelques coins de rue d’une résidence où a vécu Mohandas Gandhi.

Pour mémoire, rappelons qu’un Gandhi pré-dhoti se fit éjecter non seulement de la première classe d’un train, mais du train lui-même parce qu’un Sud-Africain blanc refusait de partager ce compartiment avec un Indien, peu importe qu’il eût un billet. C’était en 1893, l’Indien avait 23 ans et l’incident fut certainement le point de bascule de sa vie.

Photo: Carolyne Parent La Satyagraha House, à Johannesburg, où a vécu Gandhi

Construite en 1907 par l’architecte Hermann Kallenbach, ladite résidence comprend deux bâtiments en forme de hutte, réunis par un toit de chaume, à la manière de la ferme sud-africaine ou kraal. Kallenbach y accueillit son ami et défenseur des droits de la minorité indienne en Afrique du Sud jusqu’en 1909.

Reconvertie en musée-maison d’hôtes par Voyageurs du monde, une agence spécialiste des séjours sur mesure ayant une antenne à Montréal, elle s’appelle aujourd’hui Satyagraha House. Satyagraha évoque le mouvement de résistance non violente de Gandhi. Il l’éprouvera au pays, puis en Inde, jusqu’à son célèbre Quit India, adressé à l’Angleterre.

« La maison étant inscrite à l’inventaire du patrimoine historique de la Ville, les travaux ont été menés sous la supervision d’un architecte des monuments historiques, d’un historien spécialiste de Gandhi, d’une conservatrice et de deux décoratrices, souligne Fabrice Dabouineau, directeur Afrique de Voyageurs du monde. Et nous avions tous à cœur que l’esprit du lieu soit respecté. »

Mission accomplie ! Dans les sept chambres et suites que comptent la maison et ses annexes, comme dans les espaces publics, photos, objets d’époque et panneaux d’interprétation racontent les hauts faits de celui qui, selon Nelson Mandela, est arrivé au pays en tant que Mohandas et l’a quitté en tant que mahatma, « grande âme ». On a même l’impression qu’il vient tout juste de quitter sa pièce préférée, la mezzanine, où la « Chambre haute » avait son bureau et son grabat ! (Dans leur tandem, Kallenbach représentait la « Chambre basse ».)

Pour M. Dabouineau, qui connaît bien la ville et « ses bulles de beauté » pour y avoir vécu et partagé l’euphorie post-apartheid, Joburg EST l’Afrique du Sud. « Les touristes veulent aller en safari à Kruger, puis au Cap, dit-il. C’est magnifique, Le Cap, mais si on a envie d’entrer dans un restaurant où il n’y aura pas que des Blancs, mais des représentants de toute la nation arc-en-ciel, c’est à Joburg qu’il faut venir. » De grands hommes nous y invitent par ailleurs.

Carolyne Parent était en partie l’invitée de Voyageurs du monde.

 

À Joburg via… Istanbul

Avouons que la perspective d’atterrir à Joburg après avoir fait escale à Istanbul plutôt qu’à Londres, une proposition courante au départ de Montréal, est réjouissante ! Cette option est facilitée du fait que Turkish Airlines offre à ses passagers un bel éventail de visites de la ville guidées et gratuites (dont une croisière sur le Bosphore). Deux conditions : une durée de transit de 6 à 24 heures et l’achat d’un visa, sur place ou en ligne. Oh, la belle occasion de se donner un avant-goût de la Turquie ! On s’informe sur le site du transporteur

Bons plans

*Se préparer : on potasse Comprendre l’Afrique du Sud (Ulysse, 2011), de Lucie Pagé. La journaliste québécoise a une connaissance intime du pays puisqu’elle vit à Jozi depuis 1990 et a couvert l’ère Mandela. Et puisque l’Afrique du Sud figurait au palmarès Ulysse des destinations préférées des Québécois, l’hiver dernier, la maison d’édition aurait avantage à lui commander une mise à jour de son ouvrage ! On consulte aussi Afrique du Sud, Lesotho et Swaziland (Lonely Planet, 2019) pour dénicher de bonnes adresses et on dévore Born a Crime (Spiegel & Grau, 2016), de l’humoriste métis Trevor Noah, qui y raconte son enfance sous l’apartheid, à Soweto.

*Dormir à la Satyagraha House : le tarif d’une chambre pour deux débute à 275 $ la nuitée, petit déjeuner inclus. Les hôtes bénéficient d’un service de conciergerie fort utile pour orchestrer les visites, planifier un cours de yoga privé au jardin ou un massage, organiser un dîner végé sur place, réserver une table au restaurant ou un transport en taxi. On peut aussi visiter la maison-musée sans y loger.