Suivre ses aliments à la trace

À des fins de sécurité alimentaire, Santé Canada oblige les entreprises à connaître le fournisseur de leurs produits et ceux à qui elles les vendent pour agir rapidement en cas de rappel.
Jacques Boissinot La Presse canadienne À des fins de sécurité alimentaire, Santé Canada oblige les entreprises à connaître le fournisseur de leurs produits et ceux à qui elles les vendent pour agir rapidement en cas de rappel.

Il suffit d’entrer la date d’expiration du lait biologique Nutrinor pour avoir accès à une mine d’informations : les fermes laitières participantes, la date de traite et le numéro de citerne.

Dans le domaine agroalimentaire, les initiatives se multiplient pour tracer en détail le parcours de nos aliments avant qu’ils ne se retrouvent dans nos assiettes et dans nos verres. La traçabilité pourrait même agir comme bouclier contre le gaspillage alimentaire.

Pour l’instant, seule une poignée de producteurs québécois testent le marché de la traçabilité. Des initiatives que Vanessa Grondin qualifie de « première génération ».

« On est au tout début de cette tendance. C’est une façon concrète de dire aux consommateurs : on vous écoute, on veut être transparent et on vous donne de l’information sur la provenance de nos aliments », explique la cheffe de la stratégie agroalimentaire chez OPTEL.

Cette compagnie québécoise développe des technologies de pointe afin d’offrir des solutions de traçabilité et de suivre les produits tout au long de la chaîne d’approvisionnement, des matières premières jusqu’à la fourchette.

Nutrinor fait quant à lui office de précurseur avec son lait nordique biologique. La coopérative d’Alma, au Lac-Saint-Jean, permet à ses consommateurs de connaître le nom des producteurs qui ont contribué à remplir leur carton de lait. « Tout le lait est produit dans la région. C’est un contexte qui a facilité la traçabilité », note Daniel Asselin, premier vice-président du domaine agroalimentaire chez Nutrinor.

La certification « bio » nécessite déjà de respecter certaines normes en matière de traçabilité afin de garantir l’authenticité du produit. Il n’y avait donc qu’un pas à franchir pour donner accès au public à ces informations. « Ce sont des données que nous possédions grâce à la collaboration de nos membres, qui nous ont permis de diffuser leurs noms », précise Daniel Asselin.

Des chaînes éclatées

À des fins de sécurité alimentaire, Santé Canada oblige les entreprises à connaître le fournisseur de leurs produits et ceux à qui elles les vendent pour agir rapidement en cas de rappel. Cependant, la situation s’est dangereusement complexifiée au cours des dernières décennies.

« Les chaînes d’approvisionnement sont de plus en plus éclatées. Les ingrédients arrivent de partout et les clients ne sont plus régionaux », constate Vanessa Grondin. « L’industrie est en profonde réflexion et voit la nécessité de connecter tous les maillons de la chaîne. »

Le consommateur est exigeant… et a raison de l’être ! Cela force l’industrie à faire preuve de transparence pour regagner sa confiance. « En donnant davantage d’informations aux consommateurs, ils peuvent prendre des décisions éclairées. Ça veut dire être conscient de l’empreinte écologique des produits, de leur provenance, des paramètres de production. Le consommateur doit faire partie intégrante de la chaîne d’approvisionnement pour qu’il puisse l’influencer à travers ses achats », soutient Vanessa Grondin.

Faire la guerre au gaspillage

Alors que le tiers de toute la nourriture produite dans le monde est gaspillé, les systèmes de traçabilité se révèlent une stratégie efficace pour lutter contre ce phénomène.

En effet, une bonne partie de ce gaspillage alimentaire se produit chez le détaillant. Lors de rappel de produits contaminés, comme ce fut le cas avec la bactérie E. coli dans la laitue romaine à l’automne 2018, des quantités astronomiques d’aliments doivent être jetés. Trouver la source de cette bactérie n’est pas une mince tâche.

Le cas de contamination des épinards américains en 2006 hante encore l’industrie agroalimentaire. Cela a entraîné trois décès et une centaine d’hospitalisations. Devant l’incapacité de l’industrie de trouver l’origine des légumes contaminés, tous les épinards ont dû être retirés des tablettes des supermarchés, et ce, dans l’ensemble du pays.

Les ingrédients arrivent de partout et les clients ne sont plus régionaux. L’industrie est en profonde réflexion et voit la nécessité de connecter tous les maillons de la chaîne.

Les restaurateurs ont également cessé d’en proposer sur leur menu. Une semaine plus tard, le producteur fautif a enfin été épinglé. Les conséquences ont été désastreuses.

« Toute la production d’épinards a été sacrifiée. On peut imaginer les pertes que ça a causées aux producteurs. La procédure de traçage était tellement longue que les autorités sanitaires n’avaient pas d’autres choix. C’est la santé du consommateur qui prime », raconte Seddik Khalloufi, professeur à la Faculté des sciences de l’agriculture et de l’alimentation de l’Université Laval.

Dans un système de traçabilité perfectionné, la source serait trouvée rapidement et il ne serait donc pas nécessaire de vider des rayons entiers de légumes. Actuellement, ce sont les gros joueurs qui se mobilisent.

Le géant Wal-Mart fait office de précurseur dans le domaine. Jumelé à IBM, le détaillant met au point une technologie robuste : un registre de transactions décentralisé impossible à falsifier appelé chaîne de blocs. Il permettrait de trouver l’origine des aliments d’un présentoir en quelques secondes.

L’an dernier, on a pu remonter à la ferme mexicaine d’où provenait une mangue en… 2,2 secondes. Avec la méthode traditionnelle, le processus a nécessité plus de six jours de travail et de recherche.

« Lorsqu’on découvre un aliment contaminé, il faut trouver l’origine immédiatement. Le pire cauchemar des grandes compagnies, c’est devoir faire un rappel de leurs produits. Leur réputation est en jeu », prévient M. Khalloufi.