Rats des villes, rats des champs

Un accès au fleuve dans Lotbinière
Miriane Demers-Lemay Un accès au fleuve dans Lotbinière

Les pancartes de maisons à vendre poussent de part et d’autre de la rue principale. Comme tant de villages québécois, les habitants de Lotbinière vieillissent et les jeunes partent en ville. Mais depuis quelques années, des néoruraux en quête d’une meilleure qualité de vie s’y installent, reprennent des fermes, font du télétravail ou créent des entreprises. Portrait d’une migration régionale qui donne un nouveau souffle à ces petits villages dans la province.

Tonnerre d’applaudissements. Les flashs des caméras fusent. Près de la scène, une quinzaine de personnes sourient à l’objectif, des paniers remplis de produits locaux dans les bras. Quelque 200 personnes — le quart du village — sont réunies dans la salle communautaire. La fabrique organise sa soirée annuelle de financement et on profite de l’occasion pour souhaiter la bienvenue aux nouveaux résidents.

Cette année, 14 adresses accueillent ces nouveaux visages, contre 17 l’an dernier. Bientôt, un duo musical monte sur la scène. « Il n’y a plus de vin ! » s’exclame une jeune femme en brandissant un cruchon vide et en filant au comptoir pour un remplissage.

Les étoiles dans les yeux et les joues roses de plaisir, son amie Isabelle Bérubé décrit son amour pour Lotbinière.

« Les couchers et les levers de soleil, tu te promènes dans les rues, tout le monde te dit salut, la boulangère vient de me féliciter pour mon poste, la fille du dépanneur te demande si ton quart de la veille a bien été », décrit la jeune femme fraîchement établie dans le village et qui vient d’être coiffée du chapeau de responsable des loisirs de la municipalité. « Qu’est-ce que tu fais, toi ? Viens-t’en ! » s’exclame-t-elle en riant avant de rejoindre ses amis qui dansent en ligne sur la chanson Achy Breaky Dance.

Une communauté dynamisée

Isabelle Bérubé n’est pas la seule à être inspirée par la vie communautaire du village. Quelques tables plus loin, France Guimond exulte. « Il y a un phénomène de réappropriation de notre mode de vie, ça nous redonne de l’autonomie », croit la jeune retraitée qui a parcouru le monde et fait carrière comme enseignante au collégial à Trois-Rivières, avant d’acheter une maison à Lotbinière avec sa sœur et son beau-frère.

France Guimond a cofondé un comité pour la protection de l’eau qui publie des capsules d’informations dans le journal communautaire une fois par mois. Avec d’autres, elle a aussi lancé un groupe de discussion en espagnol qui se tient à la boulangerie tous les mercredis.

« On a 54 fermières actives qui tissent, qui tressent, qui brodent », dit-elle. « Et il y a 38 bénévoles qui travaillent à la bibliothèque à tour de rôle ! On a un salon de thé à la bibliothèque ! Il y a un conte qui est en train de s’écrire pour les enfants de l’école primaire en collaboration avec la bibliothèque ! Wow !!! » énumère celle qui fait également partie de la chorale à l’église.

Daniel Lamoureux vient s’asseoir à nos côtés. Arrivé au village il y a à peine deux ans, il est maintenant le président du pôle agroalimentaire, la nouvelle coopérative de solidarité qui revitalisera le local abandonné de l’ancien magasin général. Avec la coopérative, les nombreux producteurs du coin auront accès à une cuisine accréditée pour transformer et mettre en marché des produits locaux selon les normes du MAPAQ.

Avec son conjoint, Daniel Lamoureux possède aussi l’auberge de Lotbinière, où une salle de réunion est régulièrement prêtée gratuitement aux comités de la ville. Bref, il est très impliqué dans la communauté. « C’est le secret de l’intégration », dit-il d’un air complice.

Daniel Lamoureux et son conjoint vivaient auparavant dans un petit patelin des Cantons-de-l’Est, où la dynamique était toutefois très différente. « Je viens d’un village où les gens de souche ne laissaient aucune place aux gens de l’extérieur, même après 20 ans. Ce que je n’ai pas senti du tout ici , témoigne Daniel Lamoureux.  On est arrivés et c’était comme si on faisait partie du village depuis toujours ! »

L’accueil, un privilège

Le maire de Lotbinière, Jean Bergeron, abonde dans le même sens. « Le slogan de la municipalité, c’est : “Vous accueillir est un privilège”. On est toujours contents de voir arriver les gens et ce qu’on encourage, c’est que ces gens-là viennent s’intégrer rapidement dans le groupe , dit-il.  Lotbinière a toujours été très inclusive, et ça remonte à loin dans le temps. En 1967, c’était le début de la désinstitutionnalisation dans le monde de la santé mentale, on était l’un des premiers villages à accueillir 17 personnes avec des problèmes de santé mentale qui se sont intégrées dans la population comme si de rien n’était. »

« Il y a des traditions qu’on garde, ça fait partie de notre couleur , continue le maire.  En même temps, il faut avancer. On est très inclusifs, il peut arriver des gens avec d’autres cultures, d’autres idées, ça nous amène juste plus loin. »

Dans la salle, la majorité des participants ont plus de 50 ans. L’arrivée de jeunes résidents apporte un peu de fraîcheur. « On a des gens qui arrivent de Montréal, des gens qui ont été élevés ici et qui reviennent ici pour leur retraite, continue Jean Bergeron. Un phénomène qu’on remarque depuis environ deux ans, c’est qu’il y a de jeunes familles qui étaient complètement étrangères au coin et qui arrivent avec des enfants. Même que cette année, ils se sont posé la question : est-ce que l’école va être assez grande ? » raconte le maire, qui croit que le prix compétitif des propriétés et la proximité des emplois dans les villages voisins attirent beaucoup de gens à s’installer dans la région.

De fait, Anik Bastien, Montréalaise d’origine d’une trentaine d’années, travaille à distance dans sa maison située en plein cœur du village. Suzanne Marchand est artiste et donne des cours à distance pour une université des Maritimes. Elle s’est installée à Lotbinière pour le prix compétitif des loyers et la vue sur le fleuve. La Beauceronne Andréanne Vaudreuil est la benjamine du groupe.

À 23 ans, elle est déjà propriétaire d’une maison et d’une ferme laitière, après avoir fait un transfert de propriété avec un ami de son père.

Il est déjà près de 23 h. Sur la piste de danse, les plus énergiques se déhanchent encore sous les jets de lumière disco, mais la plupart des gens sont déjà partis. Je quitte la salle communautaire avec une promesse de café partagé à la boulangerie le lendemain matin.

Sur le bord du fleuve, les vagues se brisent contre un muret de pierres. Les étoiles étincellent dans le ciel. Je repense aux nombreuses invitations lancées au cours de la soirée de me joindre à cette communauté qui fait tout pour continuer à exister. Pendant un bref instant, j’ai presque envie de dire oui. Après tout, c’est vrai que la vie est belle ici.