De la charcuterie humaine?

Le judo fait son entrée aux Jeux olympiques de Tokyo en 1964 — pour mémoire, le Japon y a remporté trois titres sur quatre, Akio Kaminaga ayant perdu aux mains du Néerlandais Anton Geesink.
Agence France-Presse Le judo fait son entrée aux Jeux olympiques de Tokyo en 1964 — pour mémoire, le Japon y a remporté trois titres sur quatre, Akio Kaminaga ayant perdu aux mains du Néerlandais Anton Geesink.

Le pugilat a la cote. La popularité des tutoriels en ligne en témoigne, tout comme les événements surmédiatisés et les questions légales soulevées par la pratique de certaines disciplines. Avec cette série, Le Devoir s’intéresse à quelques idées reçues. Aujourd’hui : que peut nous apprendre l’histoire de l’acceptabilité sociale et politique des arts martiaux ?

Le tweet est parti comme ça, un 22 août 2018 : « Le Québec est le seul endroit en Amérique du Nord où les compétitions amateurs de Ju-jitsu [sic] sont illégales […]. [Québec solidaire] s’engage à rectifier la situation. » Le contingent à la direction bicéphale venait encore une fois d’appuyer sur la touche « Ouvrir une boîte de Pandore ». Remarquez, un peu de bordel, parfois…

« Vous m’avez convaincu, vous êtes des tarés », gazouillait un citoyen quelques minutes plus tard. Il va sans dire que chacun a le droit d’être d’accord ou pas avec l’urgence derrière l’idée de soulever ce genre de question à quelques jours d’un vote. Or, l’histoire de l’acceptabilité des sports de combat et des arts martiaux nous en révèle beaucoup plus qu’on ne peut l’imaginer sur l’évolution d’une société où la légalité, la pratique et l’enseignement de ces derniers ont souvent fait couler plus d’encre que de sang.

Changement de paradigmes

Historien expert des arts martiaux, Maxime Chouinard rappelle que ces derniers dépassent largement notre conception teintée par l’usage associé au terme depuis les années 1910 et popularisé ensuite par les films de kung-fu. Il découpe leur évolution au Québec en cinq périodes : 1) les peuples autochtones ; 2) les maîtres d’armes français ; 3) les militaires britanniques ; 4) les premiers sportifs ; et 5) les pionniers des arts martiaux asiatiques.

« Chez les peuples pré-étatiques, les escarmouches sont fréquentes, dit-il. Lors d’affrontements ritualisés, on cherche à impressionner, à désamorcer des conflits plutôt qu’à déterminer un vainqueur. » Khan Rooney, spécialiste en armes historiques, ajoute que ce type de violence rituelle se retrouvait également en Europe — notamment en Irlande, où les faction fights étaient communes aux XVIIIe et XIXe siècles.

L’arrivée de la boxe au Québec, au début du XIXe, ira de pair avec certains changements de paradigmes découlant de la Conquête. À titre d’exemple, comme l’indique M. Rooney, celle-ci a sonné le glas du duel à l’épée. « Dorénavant, les duels se font au fusil. Plus tard, on verra même des duels où l’on se tire dessus avec des balles de cire, un peu comme au paintball. »

Soupape sociale

À l’heure où des concepts comme le fair-play se développent, les sports de combat européens se structurent, explique l’historien Laurent Turcot. « À la fin du XIXe siècle, on assiste à une “capitalisation du sport”. Les luttes syndicales y sont pour beaucoup. Cela permet de dégager du temps pour les travailleurs. Les fédérations vont en tirer profit. »

Parallèlement aux scandales découlant de règlements municipaux interdisant « les représentations du pugilat », à la fin du XIXe, la presse voit ses tirages augmenter, au grand plaisir de la population francophone, friande de ces activités, tout comme les Irlandais. « L’Église catholique, à cette époque, a peur, assure Laurent Turcot. Mais le sport sert de soupape sociale. »

Les amis du clergé ne sont néanmoins pas en reste. Le journal ultramontain La Vérité s’en prend, en 1897, à un éditorialiste de La Presse opposé au règlement municipal interdisant la boxe — écrivant que cette intervention est« rédigé[e] par un juif de sang », comme le note l’historien Gilles Janson dans un article sur le noble art. Au même moment, à la veille d’un match opposant James J. Corbett et Robert « Bob » Fitzsimmons, au Nevada, l’hebdomadaire français Le Monde illustré parle d’une « boucherie humaine ». Rien de moins.

Le centre névralgique

Maxime Chouinard note que l’acceptabilité sociale des sports de combat passe par leur valeur aux yeux des aristocrates. « Par exemple, à partir du XVIIIe siècle, la lutte est délaissée et devient un loisir pour les classes paysannes. C’est ce qui fait qu’on sait peu de choses sur elle avant le XIXe siècle. »

Comme l’affirme encore Gilles Janson, si plusieurs se souviennent de la popularité de la lutte à la télévision, pratiquement personne ne sait que Montréal fut l’un des centres névralgiques de ce sport en Amérique du Nord avant la Première Guerre mondiale.

Le conflit de 1914-1918 apporte toutefois un changement profond. L’ouverture du Japon et les victoires de ses armées entraînent un intérêt grandissant pour sa culture. « Le jiu-jitsu et le judo sont bientôt enseignés aux soldats pour le combat au corps à corps », explique M. Chouinard, qui précise que la Sûreté du Québec reçoit même une formation en jiu-jitsu de la part du FBI en 1939.

Premier dojo

C’est en 1946 que le premier dojo de judo ouvre ses portes à Montréal, grâce à Harold Tokairin. Le Britanno-Colombien fonde ensuite le dojo Seidokwan (fermé en 2019) avec Kametaro Akiyama et Fred Okimura.

Si l’on remarque que les Japonais dominent le sport jusque dans les années 1960 (alors que le judo fait son entrée aux Jeux olympiques de Tokyo en 1964 — pour mémoire, le Japon y a remporté trois titres sur quatre, Akio Kaminaga ayant perdu aux mains du Néerlandais Anton Geesink), le professeur d’arts martiaux André-Jacques Serei est d’avis que la réticence à partager les savoirs a été moindre du côté du karaté, notamment le shotokan, introduit au Québec en 1956 par Ary Anastasiadis.

Alain Martin, professeur de karaté shotokan, rappelle quant à lui qu’un différend a opposé deux factions de son sport au cours des années 1950-1960. « Pour passer une ceinture noire, il n’y avait possibilité de le faire qu’en présence de professeurs japonais. Certaines personnes voulaient se prendre en main ici. Il y a eu un conflit avec l’association canadienne. »

Alain Faucher, instructeur mondial de la Nihon Dento Shotokan Karate Renmei Todokai, explique : « Ici, on n’a pas une régie comme il en existe en France. » L’homme au 9e dan ironise : « Au Québec, une personne pouvait pratiquement s’acheter une ceinture noire et dire qu’elle était ceinture noire. »

Le plafond de verre

En épluchant les photos d’archives, on constate assez rapidement qu’au-delà des discordes entre dojos et des chicanes par chroniques interposées, l’un des derniers tabous résonne avec l’évolution de la société : l’arrivée des femmes sur les tatamis.

Louise Chevalier — seule femme dont le grade vénérable de kyoshi est reconnu au Canada par l’association ancestrale japonaise Dai Nippon Butoku Kai — se rappelle : « Ce qui m’a amenée vers le Yoseikan Karaté Do, c’est un spectacle d’arts martiaux présenté au Colisée en 1974. À l’époque, c’était très populaire, mais il n’y avait pas beaucoup de femmes. »

Cofondatrice du Yoseishin Nippon Karate Do, la sensei de Québec a reçu en 2018 le prix des Bâtisseurs pour avoir consacré sa vie à la pratique et à la préservation des arts martiaux. « Quand j’ai débuté, les entraînements étaient presque militaires. Je ne pensais pas arriver à la ceinture noire. Le plus gros obstacle était d’avoir à prendre sa place. Les ego étaient très forts. Les gars me voyaient arriver en compétition et disaient : “Encore elle.” L’ouverture d’esprit a été la clé du style que je pratique. »