Le Charlevoix des peintres

Paysage de Charlevoix à la hauteur du village des Éboulements, avec L'Isle-aux-Coudres au milieu.
Photo: Gabriel Anctil Paysage de Charlevoix à la hauteur du village des Éboulements, avec L'Isle-aux-Coudres au milieu.

Pays dans le pays, Charlevoix doit sa remarquable beauté à un événement d’une violence inouïe : l’impact d’une gigantesque météorite sur son territoire il y a plus de 350 millions d’années. C’est cette roche cosmique qui a façonné ses paysages entre fleuve et montagnes, entre ondulations terrestres et immensités liquides, entre vallées et falaises. Une région si magnifique et contrastée qu’elle a attiré les plus brillants peintres paysagistes du Québec, qui y ont trouvé un terrain de jeu aux possibilités visuelles infinies. D’une superficie de quelque 3000 km2, Charlevoix s’explore facilement par la route, qui permet aux voyageurs attentifs de s’immerger dans des tableaux vivants qu’ont immortalisés sur toile les surdoués du pinceau d’ici. Ouvrez grands les yeux, vos cœurs risquent fort d’être à jamais charmés.

Capitale picturale

L’histoire d’amour entre Charlevoix et les peintres commence au début du XXe siècle, à Baie-Saint-Paul. Séduits par les contours uniques de sa nature, de talentueux paysagistes, tels Arthur Lismer et A.Y. Jackson, membre du très influent Groupe des Sept, y font de nombreux séjours. Mais c’est Clarence Gagnon qui y reviendra le plus souvent, visitant à de nombreuses reprises la petite ville à partir de 1903. Il y créera ses plus célèbres peintures, reconnaissables à ses couleurs vives et à la présence fréquente de calèches et de maisons traditionnelles aux toits mansardés, qui donnent une impression de calme et d’intemporalité à ses compositions.

C’est ce même Clarence Gagnon qui conseille à René Richard, artiste d’origine suisse ayant immigré au Québec avec sa famille à l’âge de 14 ans, de séjourner dans Charlevoix. L’ancien trappeur et coureur des bois, qui a parcouru les prairies canadiennes et les Territoires du Nord-Ouest pendant 13 longues années, a un coup de foudre pour la région et s’y installe définitivement en 1938. Il logera d’abord, comme Gagnon et de nombreux autres peintres, dans l’une des chambres à louer de la maison appartenant à la famille Cimon, située en plein cœur de Baie-Saint-Paul.

Cette résidence deviendra rapidement le point de rencontre des artistes venus, surtout l’été, profiter des beautés charlevoisiennes. René Richard, lui, il y fera surtout la connaissance de l’amour de sa vie, Blanche Cimon, qu’il épousera en 1942. Grand bourlingueur, Richard posera enfin ses pénates dans cette bâtisse, qu’il habitera jusqu’à sa mort, en 1982. C’est dans son atelier installé à même cette vaste demeure qu’il peindra la majorité de ses paysages, vivants et expressionnistes, qui le feront connaître auprès d’un public de plus en plus important.

Sa grande amie Gabrielle Roy, qui a écrit la plupart de ses livres dans son chalet situé tout près, à Petite-Rivière-Saint-François, lui a consacré un touchant roman, La montagne secrète, qui raconte les années d’errance et d’aventure de Richard dans le Grand Nord canadien, ainsi que son cheminement artistique.

Jean Paul Lemieux, Marc-Aurèle Fortin, André Biéler et plusieurs autres se grefferont à ce premier noyau à partir du milieu des années 1930. Plus tard, ce sera au tour de Jean-Paul Riopelle, de Francesco Iacurto et de Claude Le Sauteur. C’est ainsi qu’une véritable école où s’échangent idées, techniques et visions de la peinture prendra forme à Baie-Saint-Paul et marquera à jamais l’histoire de l’art au Québec.

Cet amour de la région immortalisé par ces pionniers a durablement inspiré la petite ville de 5000 habitants, qui a depuis placé l’art au centre de son identité. Ainsi, il est possible de visiter cette fameuse résidence des Cimon, désormais appelée la maison René-Richard (58, rue Saint-Jean-Baptiste). Les objets, le mobilier et l’atelier ont été conservés tels quels depuis la mort du maître.

Photo: Gabriel Anctil La maison René-Richard, où le célèbre peintre a vécu 43 ans.

De nombreuses peintures de Richard décorent toujours les murs et injectent une âme à ce petit musée intime qui a récemment été mis en vente. Espérons que ce lieu à l’importance historique inestimable soit conservé dans sa vocation muséale actuelle, pour que les générations futures puissent également explorer cet ancien foyer créatif où tant de chefs-d’œuvre ont été peints. Il est préférable de téléphoner avant de passer, car les heures d’ouverture changent souvent (418-435-5571).

Le Musée d’art contemporain de Baie-Saint-Paul, dessiné par Pierre Thibault et inauguré en 1992, vaut également le détour. Possédant une collection de plus de 3000 œuvres, il permet d’admirer de nombreuses peintures mettant en vedette la ville et sa région. De quoi vous donner le goût de sauter dans votre voiture et de découvrir les villages de Charlevoix, parmi les plus jolis du Québec.

 
Photo: Gabriel Anctil La rue Saint-Jean-Baptiste, à Baie-Saint-Paul

Finalement, une vingtaine de galeries d’art, principalement concentrées sur la rue Saint-Jean-Baptiste, l’artère principale de la ville, exposent et vendent des toiles autant anciennes que contemporaines, permettant ainsi aux visiteurs de se familiariser avec un large spectre de styles picturaux.

Escapade routière

À peine 50 kilomètres séparent Baie-Saint-Paul de La Malbaie, sur la route 362. Un chemin qu’empruntèrent à de nombreuses reprises Marc-Aurèle Fortin et Jean Paul Lemieux lors de leurs explorations estivales. Un condensé de beauté. Une succession de points de vue où la nature se transforme en art et où les paysages rivalisent de perfection. À chaque tournant, un nouveau tableau. À chaque montée, une nouvelle composition. Sous cette douce lumière qui semble pénétrer les choses et les gens, le voyageur se retrouve plongé dans un environnement tout en courbes qui paraît auréolé de douceur et de sérénité.

Photo: Gabriel Anctil La route 362 menant au village des Éboulements

Le bleu constamment changeant du fleuve se mêle agréablement aux verts et aux jaunes des montagnes et des champs des deux rives du Saint-Laurent, sous un ciel azur et blanc en perpétuel mouvement. Ne manque que les petites touches colorées des maisons canadiennes rouges, roses, oranges et brunes qui se pressent autour des églises, impériales, d’un blanc immaculé et vous voilà imprégné d’un panorama qui n’a presque pas changé depuis la visite des génies qui, chevalet au dos, ont parcourus à vélo ou en auto ce bijou naturel et humain du Québec.

Les Éboulements vous donneront l’impression de plonger dans le fleuve; L’Isle-aux-Coudres, terre d’accueil de Jean Paul Lemieux, vous offrira un point de vue inversé sur les environs, où les monts reflétés dans l’eau sembleront s’envoler au moindre souffle du vent; Saint-Irénée vous permettra de vous rafraîchir avec sa magnifique plage, la plus belle de Charlevoix; à La Malbaie, vous découvrirez un faux château et aurez l’impression que les montagnes s’imbriqueront parfaitement les unes dans les autres à l’horizon à Saint-Siméon.

 
Photo: Gabriel Anctil Bord de mer à Saint-Siméon

Après cette folle envolée, peut-être sentirez-vous le besoin de fixer sur papier ou sur toile les grandioses images que vous aurez observées, question de perpétuer cette tradition plus que centenaire visant à rendre un hommage imagé à cette inspirante contrée.

Vibrations intérieures

Pour admirer l’intérieur des terres, une escale au parc national des Grands-Jardins est recommandée. Il est possible de s’initier à l’escalade en toute sécurité sur ses falaises escarpées ou encore de parcourir ses plans d’eau en kayak ou en canot. Toutefois, pour prendre pleinement conscience de la démesure des éléments, il faut emprunter le sentier pédestre d’une longueur de 8,4 km (aller-retour) qui mène au sommet du mont du Lac des Cygnes, perché à une hauteur de 980 mètres. La vue y est à couper le souffle : une multitude de montagnes s’étalent jusqu’à l’infini dans un panorama unique, résultat des ondulations provoquées par la météorite qui a ici sculpté le territoire comme de la pâte à modeler. Comme l’a résumé le grand ethnologue Marius Barbeau, Charlevoix, c’est vraiment « un pays à part ».