Se confier à l’île

Vue de loin, l’île aux Perroquets, située à l’entrée ouest de l’archipel de Mingan, a l’air d’un gâteau rond orné de bougies.
Photo: François Robert-Durand Vue de loin, l’île aux Perroquets, située à l’entrée ouest de l’archipel de Mingan, a l’air d’un gâteau rond orné de bougies.

Les îles fascinent les humains depuis toujours. En apparence simples, elles sont des concentrés de complexité, à la fois lieux de respiration et d’enfermement. Elles demeurent mystérieuses pour les continentaux. Notre collaboratrice est allée à la rencontre des îles d’ici et d’ailleurs. Dernier de huit articles.

« On vous a mis du bois. Vous pourrez vous faire un bon feu ! » lance Jean-Marc Collin, avant de sauter à bord du bateau de Parcs Canada pour rentrer sur le continent, à Longue-Pointe-de-Mingan, le village le plus proche. « À demain ! » Des employés de Parcs Canada ont passé la journée sur l’île pour préparer la saison touristique et voir aux différents équipements. Leur bateau démarre bientôt dans des saluts sonores et des bras agités. Les oiseaux bondissent dans tous les sens. Et une baleine s’avise de se joindre au bal. Assise au bout du quai qui s’avance loin dans la mer, j’observe longuement la nacelle emportant son lot d’humains, jusqu’à ce que l’horizon l’avale.

Tout le monde est parti, je reste seule sur l’île aux Perroquets. Un peu sonnée. Étourdie de grand air et d’immensité. Impression d’un vide, comme quand la visite s’en va. Mais un vide plein. Plein d’oiseaux. Jamais vu pareille kermesse ailée, goélands, sternes, cormorans, petits pingouins, hirondelles et les fameux macareux moines, ici appelés perroquets de mer. Un vide plein de cette journée du 21 juin 2019, la plus longue de l’année.

Bon, c’est pas tout, ça. Je dois m’installer un tant soit peu, m’apprivoiser en solo à ces lieux dont la puissance est presque intimidante, me faire à mon ermitage. L’île aux Perroquets est lilliputienne, 70 mètres par 330, un gros rocher calcaire aux falaises tranchées au sabre, d’une altitude moyenne de 10 mètres au-dessus de la mer. Coiffée de quelques bâtiments, chaffaut, poulailler, phare et maison du gardien du phare, aujourd’hui devenue auberge. Quand on s’en approche, ce confetti tombé entre la côte nord du golfe Saint-Laurent et l’île d’Anticosti, à l’entrée ouest de l’archipel de Mingan, a l’air d’un gâteau rond orné de bougies.

Oubliée pendant trente ans, l’île aux Perroquets reprend vie, en ces temps où partout sur la planète se manifeste un désir d’île. Les spécialistes parlent de la « réinsularisation des îles ». On remet en valeur leur histoire et leur patrimoine, on les rend à elles-mêmes.

À mon programme des heures qui viennent ? Regarder. C’est tout. « L’île pousse à aimer, écrit le philosophe Emmanuel Fournier, et quand on aime, on regarde autrement. » Et parler aux oiseaux, ceux du ciel et ceux qui volettent dans ma tête. C’est tout. C’est beaucoup.

Côté nord de l’île, une balançoire de bois agitée par le vent. Des vies d’hommes, de femmes et d’enfants ont accosté en ces lieux pour le meilleur et pour le pire. Dans la douceur ou le fracas des jours, la grâce des mers étales ou la misère des tempêtes, isolés et dépendants de tout. L’île aux Perroquets, livrée à la fureur des éléments, fut souvent leur geôle de vent et de glace. L’épouse du gardien Charles-Eustache Forgues a accouché seule ici en 1892, tandis que son homme, parti chercher une sage-femme, se noyait dans la bourrasque. L’île est chargée de leurs songes. Et cette balançoire de bois berce encore leur destin tragique.

Dans l’écho de toutes les îles du globe, les mêmes cris d’effroi des marins, des pêcheurs qui chavirent, la même détresse des femmes qui les attendent, les situations désespérées, les sauvetages héroïques, les histoires incroyables. Comme celle du père Emmanuel Crespel, qui s’est passée à l’île d’Anticosti, pas loin d’ici. Après le naufrage de son navire La Renommée en novembre 1736, il survivra pendant cinq mois en mangeant jusqu’aux souliers de ses compagnons morts. Ou l’histoire de Marguerite de Nontron, qui vivra deux ans dans une grotte sur l’île de la Demoiselle, titre d’une pièce de théâtre signée Anne Hébert, qui se déroule sur un caillou de la Basse-Côte-Nord. Marguerite sera rescapée marchant à quatre pattes, « racornie comme du vieux cuir, intraitable comme la pierre ». Histoire vraie ou fausse ? Peu importe, devenue légende. « Dans l’univers fermé de l’île, mythe et réalité coexistent dans un indestructible écheveau », affirme la géographe Françoise Péron.

Il en a fallu, des naufrages et des drames autour des îles, pour qu’on imagine enfin des abris de secours destinés aux équipages qui s’y échoueraient. L’île d’Anticosti est équipée de plusieurs de ces abris. L’île aux Perroquets a aussi le sien. C’est là d’ailleurs que je passerai ma nuit d’île déserte. Juste pour voir. Pour sentir. À la guerre comme à la guerre ! De toute façon, l’auberge est encore fermée en cette avant-saison.

 
Photo: Monique Durand Le Devoir L’abri des naufragés, au pied du phare de l’île aux Perroquets

Côté nord de l’île toujours. Les perroquets de mer ont nidifié dans les rochers. On les chassait autrefois pour s’en nourrir. Je les vois, becs au vent, plantés comme moi devant la lumière de cette journée de solstice. Curieux, au moment même où l’on croit toucher enfin l’été, il commence à nous échapper. Dès demain le jour aura raccourci de quelques secondes. Quand on pense le tenir dans nos mains, déjà, l’été se dérobe.

Côté sud de l’île, une plage. Et des fleurs bleues toutes menues. Curieux aussi, la flore de l’île aux Perroquets est différente de celle du continent, pourtant situé à courte distance. L’île a engendré sa propre toison, plus tolérante au sel marin, composée de certaines plantes rares. Les milieux insulaires sont les exceptions qui confirment la règle des continents.

Tandis qu’il fait encore clair, j’installe mon campement pour la nuit. Dans mon refuge, rien ou presque. Un peu de la poussière des ans. Un balai. Une fenêtre où une araignée a cuit. Fixés au mur, une civière de la Croix-Rouge, aussi un ouvre-boîte et un miroir remontant à Mathusalem. J’étends mon sac de couchage sur la boîte à bois, dont j’ai extirpé quelques bonnes bûches. J’ai prévu allumettes et allume-feu, on n’échappe pas complètement à son époque.

Le ciel se couvre. Tout devient irréel, le soleil déclinant dans des fumées de brume et d’or. Le jour le plus long tourne court. On voudrait tout retenir, tout enregistrer, peut-être pour sa petite éternité à soi. « Les îles, de tout temps reliées au sentiment du sacré, avance Françoise Péron, s’inscrivent dans la géographie mentale à la façon des lieux de pèlerinage d’autrefois. »

La nuit étend son ombre. Sur l’îlot voisin, appelé île de la Maison, des loups marins en colonie hurlent à pleine gueule. Je n’avais jamais entendu pareil son. Des loups qui auraient troqué leurs pattes pour des nageoires.

Il s’est mis à pleuvoir. Je suis une petite île assise sur son grabat, grignotant des noix de cajou devant un feu de bois. Une petite île qui parle à une autre. Se confier à l’île. C’est le titre si beau d’un livre coécrit par les Français Françoise Péron et Emmanuel Fournier qui a inspiré une partie de cette série.

La pluie tambourine sur l’abri des naufragés. « Faisons en sorte, dit Françoise Péron, que, de part en part de la Terre, demeurent des îles. »