À la chasse aux trésors boréals

La cueilleuse chevronnée Ruthie Cummings, à gauche, et des chasseuses de denrées sauvages
Photo: Sylvie St-Jacques La cueilleuse chevronnée Ruthie Cummings, à gauche, et des chasseuses de denrées sauvages

Des chaussures de marche, du chasse-moustiques en masse, un panier vide et une bonne dose de curiosité: c’est ainsi armé qu’un petit groupe de chasseuses de denrées sauvages, mené par la chef et cueilleuse chevronnée Ruthie Cummings, part à la chasse aux trésors qui foisonnent sur les 165 acres de la ferme Heriter, à Maribank, dans le sud de l’Ontario. Une escapade de fin juin qui éveille nos papilles aux saveurs méconnues de la forêt boréale et se conclut avec un festival de mouches à feu.

En compagnie d’une joyeuse meute de chiens, nous défions des nuages de maringouins et les branches coriaces d’un territoire au sol réputé riche en carbone, donc très fertile. «Tu vois cette feuille? C’est de la racine sanguine. Les Autochtones savaient manipuler cette plante et l’utiliser à des fins médicinales. Par contre, si tu l’ingères sans préparation adéquate, elle peut t’empoisonner», lance Valencia Bédard, propriétaire de la ferme Heriter.

 
Photo: Sylvie St-Jacques La ferme Heriter, à Maribank, dans le sud de l’Ontario

Sur des sentiers tracés par des chevreuils, nous marchons à la queue leu leu derrière Ruthie Cummings, qui se fie à son instinct et à sa vaste connaissance de la forêt pour repérer des denrées comestibles sauvages qui poussent entre arbres et buissons. Les chiens, eux, s’en donnent à cœur joie, pataugent dans un étang, dénichent des coquilles d’œufs aux origines mystérieuses. «Ce sont des œufs de serpent», décrète notre guide, qui nous somme d’être aux aguets et de bien repérer les excréments que nous croisons sur la route. «C’est comme ça qu’on peut savoir quel animal est passé par ici», dit celle qui nous avertit de la potentielle présence d’ours dans les parages. En réalité, nos principaux ennemis sont les voraces moustiques qui nous attaquent malgré les couches de citronnelle et les vêtements longs.

Tu vois cette feuille ? C’est de la racine sanguine. Les Autochtones savaient manipuler cette plante et l’utiliser à des fins médicinales. Par contre, si tu l’ingères sans préparation adéquate, elle peut t’empoisonner.

La semaine précédente fut généreuse en morilles, jure Ruthie Cummings. Mais ces jours-ci, alors que les nuits sont devenues plus chaudes, il faut garder l’œil ouvert pour des chanterelles. Pas de chance: seuls quelques tristes spécimens un peu fanés s’offrent à nous…

«Soyons patientes. Je suis certaine que nous trouverons des tonnes de bonnes choses», annonce la cueilleuse enthousiaste qui sait tenir ses promesses. Quelques pas plus tard, c’est la manne: baies de genièvre pour faire des thés, teintures et gelées, feuilles de stellaires pour agrémenter nos salades,chanvre sauvage, camomille sauvage au goût d’ananas,thé du Labrador et grande ortie remplissent nos paniers.

Retour à la forêt

Pour Ruthie Cummings, fille d’immigrants allemands ayant grandi à Kingston, dans le sud de l’Ontario, la cueillette sauvage n’est ni plus ni moins qu’une seconde nature. Dans une vie antérieure, elle a fait prospérer ses talents de chef et sommelière sur la très fréquentée rue Danforth, au cœur de Toronto, où elle tenait les rênes du gastro-pub Das Gasthaus. En 2015, elle s’est départie de son gastro-pub pour revenir dans sa ville natale de Kingston. Mais si elle a abandonné la vie de restauratrice pour les prés du sud de l’Ontario, Ruthie Cummings n’a pas perdu sa passion pour les explorations culinaires.

 
Photo: Sylvie St-Jacques Les fleurs d’asclépiades sont tout à fait comestibles et ont un peu le goût du rapini, explique Ruthie Cummings.

Dans un coin de la forêt d’Heriter Farm, elle a planté du gingembre sauvage. Avec les herbes, baies et champignons récoltés lors de ses escapades sauvages, Ruthie concocte sirops, sauces, fermentations qu’elle vend les dimanches au marché fermier du Memorial Center de Kingston. Ses sorties en forêt s’accompagnent d’une initiation à la préparation des denrées sauvages, ainsi que de nombreuses explications sur leurs maintes vertus médicinales.

 
Photo: Sylvie St-Jacques Une orchidée sauvage joliment nommée «Old Lady Mocassin»

Notre escapade boréale est aussi ponctuée par un réel ravissement floristique: au milieu de nulle part, des orchidées sauvages apparaissent tel un mirage. Oui, des orchidées fleurissent bel et bien au pays de Doug Ford. «Ce sont des espèces protégées, qui prennent plusieurs années à pousser», nous informe Ruthie Cummings, trop contente d’apercevoir au moins une demi-douzaine de ces précieuses fleurs joliment nommées «Old Lady Mocassin».

Nous poursuivons notre promenade vers une clairière où notre récolte devient subitement quasi miraculeuse. Ruthie cueille quelques touffes de camomille sauvage à l’arrière-goût d’ananas, déniche quelques tiges d’asperges, de hauts plants d’orties aux vertus médicinales et quelques beaux champignons coprins chevelus. Pendant que nous y sommes, elle nous apprend que les fleurs d’asclépiades que nous apercevons sont tout à fait comestibles et ont un peu le goût du rapini.

Nous terminons cette journée en fouillant dans les guides et herbiers de Heriter Farm, en quête de noms latins et de descriptions des précieuses plantes que nous avons cueillies, avec le sentiment d’être un peu mieux équipées pour la survie en forêt.