«Moby-Dick» au Massachusetts

Les excursions d’observation de baleines, comme celle que propose Dolphin Fleet, à Provincetown, font partie des 40 activités qui jalonnent la Whale Trail, au Massachusetts.
Photo: Kim Hojnacki Les excursions d’observation de baleines, comme celle que propose Dolphin Fleet, à Provincetown, font partie des 40 activités qui jalonnent la Whale Trail, au Massachusetts.

Incroyable mais vrai, squelette à l’appui : le cachalot était plus long que la barque de bois qui le pourchassait ! Au très réussi Whaling Museum de Nantucket, l’installation permet de comprendre, d’un seul coup d’œil, l’entreprise insensée à laquelle les pêcheurs d’hier se livraient.

L’île chic, qui accueille « des visiteurs bien mis et sophistiqués », dixit Bettina Landt, directrice générale du non moins chic hôtel White Elephant, est l’une des destinations d’une Whale Trail qui valorise l’histoire baleinière du Massachusetts en 40 escales.

Créée l’an passé par l’Office de tourisme de l’État et relayée par l’appli Visit MA, « elle se veut une belle source d’inspiration », note Maria Speridakos, directrice des relations publiques internationales. En ce qui nous concerne, cette route nous mènera aux trois épicentres de la chasse au cachalot qu’ont été Nantucket, New Bedford et Provincetown. Mais revenons-en à nos macrocéphales…

La Silicon Valley d’hier

De la fin des années 1600 à l’ensablement du port, autour de 1840, quelque 2000 expéditions baleinières vers Hawaï comme Tahiti ont été recensées au départ de Nantucket. Sans surprise, « l’île lointaine » des Wampanoags devint rapidement la plus prospère des colonies britanniques en sol américain.

Car de ces monstres marins, on extrayait le suif qui, une fois fondu, alimentait les lampes à huile des maisons et des rues. Au Whaling Museum de New Bedford, le guide Michael Taylor ajoutera que le gouvernement en était l’un des principaux acheteurs : « Il en avait besoin pour faire fonctionner les phares. »

Selon les espèces, on en tirait aussi le spermaceti, avec lequel on fabriquait des bougies ; l’ambre gris, qui servait de fixateur de parfum ; ainsi que les fanons, indispensables alors à la fabrication des corsets. « C’était la Silicon Valley du temps ! » dit-on au musée de Nantucket.

Photo: Carolyne Parent Le musée baleinier de Nantucket occupe en partie l'ancienne Hadwen & Barney Oil and Candle Factory.

Autour de cette chasse, tout un écosystème économique s’était développé — chantier naval pour créer des baleiniers de plus en plus performants, fabriques de chandelles, syndicats, services bancaires, alimentaires, d’assurances, d’accastillage.

« Un peu plus libéraux que les puritains de Provincetown, les quakers de Nantucket valorisaient l’instruction pour les hommes comme pour les femmes, et ce sont elles qui géraient les commerces », souligne Hugh Lloyd-Thomas, un porte-parole de la Nantucket Historical Association.

Cette histoire fascinante s’assortit d’importants vestiges. Ici, d’élégantes maisons de capitaines ou d’armateurs, telle la maison Jared Coffin, ont été reconverties en auberges.

Là, une ancienne fabrique de bougies est intégrée au Whaling Museum. Plus loin, un ex-entrepôt portuaire est devenu un grand magasin. Plus loin encore, des demeures cossues de marchands et d’armateurs, comme celles surnommées les Three Bricks ou celle de Thomas Macy, ont été transformées en musées.

 
Photo: Carolyne Parent La maison historique Thomas Macy à Nantucket

Dans la plus imposante de toutes, la Hadwen House, clairement un cas de ma-maison-sera-plus-grosse-que-la-tienne-tralalère, on présente l’exposition Melville on Nantucket jusqu’au 14 octobre prochain. Il est intéressant de noter que l’auteur de Moby-Dick (l’histoire d’un capitaine obsédé par la capture d’un cachalot en colère) ne mettra les pieds sur l’île que l’année suivant la parution de son roman ! Cela ne l’empêchera pas de faire dire à Ishmael, son narrateur, que Nantucket était devenue « la Tyr de cette Carthage », c’est-à-dire New Bedford. Cette ville côtière avait en effet supplanté le berceau de la chasse baleinière dès 1823. Et elle monopolisera le secteur jusqu’à la commercialisation du pétrole, qui sonnera le glas de la chasse à la baleine, du moins à cette fin. (Lire Herman Melville, l’aventurier.)

Provincetown la portugaise

« Ptown », comme disent ses habitués, ne joua jamais dans la même ligue que Nantucket et New Bedford, mais grâce à son industrie de la pêche au cabillaud (morue fraîche) et au maquereau, elle figurait tout de même, dans les années 1860, parmi les villes les plus riches — par habitant — du Massachusetts.

La plus vieille des colonies, qui soufflera ses 400 bougies l’an prochain, s’enrichit également de la culture de ses immigrants. Renouvelant leurs équipages au fil de leurs ports d’escale, les baleiniers ramenaient sur la pointe de Cape Cod des pêcheurs portugais qui s’étaient peut-être embarqués à Lisbonne, au Cap-Vert ou aux Açores. Plusieurs d’entre eux s’établirent à Ptown, tant et si bien que pendant longtemps, ils ont compté pour 50 % de sa population, estime Nina Cantor, directrice adjointe de l’Office de tourisme local.

Toujours est-il que les menus des restaurants témoignent délicieusement de leur présence : bonjour, caldo verde et pasteis de nata !

Pour le Néo-Brunswickois et photographe Gaston Lacombe, qui nous véhicule au cœur du Cape Cod National Seashore au nom d’Art’s Dune Tours, ce sont d’ailleurs les Portugais et l’isolement du lieu qui ont contribué à mettre la destination surl’écran radar des touristes de la communauté homosexuelle, et ce, dès la fin XIXe siècle.

« Comme les Portugais étaient plus tolérants que les puritains de la côte, les gais et lesbiennes pouvaient se promener main dans la main librement », dit-il.

Photo: Carolyne Parent Provincetown, vue du haut du Pilgrim Monument

De même, la petite ville abrite une importante communauté d’artistes. À la Provincetown Art Association and Museum, la conservatrice Christine MacCarthy explique que le peintre Charles Hawthorne a lancé le bal en 1899 avec sa Cape Cod School of Art. « On découvrait alors la peinture en plein air. Puis Pollock est venu, de Kooning. Edward Hopper vivait à côté, à Truro… Aujourd’hui, Provincetown est peuplée d’acteurs, de chanteurs, de musiciens, de peintres et d’écrivains qui ont trois, quatre emplois de mai à octobre et pratiquent leur art le reste de l’année. »

Dans les fameuses dunes, on a d’ailleurs préservé des « shacks » qui avaient été érigés par le service de sauvetage maritime pour accueillir des naufragés et qui ont été squattés par de nombreux artistes.

La légende dunaire rapporte même qu’un jeune Marlon Brando n’aurait pas hésité à franchir à pied cette petite mer de sable pour solliciter une audition à Tennessee Williams, affairé à écrire Un tramway nommé désir dans une de ces cabanes !

Avec son folklore coloré, ses plages invitantes, ses nombreuses galeries d’art et ses bons restos, la destination a tout ce qu’il faut pour nous harponner, à l’instar de la « Tyr » qu’évoque Ishmael.

Carolyne Parent était l’invitée de l’Office du tourisme du Massachusetts.

Herman Melville, l’aventurier

Le matelot new-yorkais arrive à New Bedford en décembre 1840. Il fait un saut chez sa soeur, puis à la chapelle des marins (la Bethel’s House, qu’on peut visiter) avant de s’embarquer, le 3 janvier 1841, à bord de l’Acushnet. Arrivé aux Marquises en 1842, il déserte le baleinier à Nuku Hiva. Il a alors 22 ans.

De retour aux États-Unis, il publie ses aventures chez les « cannibales ». Si ces récits lui apportent la gloire, ils ne satisfont en rien ses ambitions littéraires. S’inspirant de la tragédie de l’Essex, un baleinier coulé par un cachalot, il publie Moby-Dick en 1851, et c’est… l’échec. Endetté, l’homme qui a navigué sur les sept mers se fait inspecteur douanier à temps plein et poète du dimanche. Quant au roman qu’il considérait comme son chef-d’oeuvre, il ne sera reconnu comme tel que 30 ans après sa mort.

Fans du romancier, sachez que l’application Visit MA comprend un parcours « Herman Melville à New Bedford ». La Whale Trail vous mène aussi à Pittsfield et à Arrowhead, la maison où il a écrit son fabuleux conte philosophique.

En vrac

Sans voiture, on y va comme suit : une envolée pour Boston avec Air Canada ; un taxi vers Seaport ; une traversée vers Ptown avec la Bay State Cruise Company ; un taxi vers Hyannis ; une traversée vers Nantucket avec Hy-Line Cruises ; une envolée vers New Bedford avec Cape Air ; un taxi à l’aéroport de Boston.

À Provincetown, on pose ses pénates dans l’ancienne maison du capitaine Eben Snow. Datant de 1776, ce havre aussi confortable qu’esthétique est doté d’une jolie terrasse avec piscine. On se rend au sommet du Pilgrim Monument, érigé en souvenir des pèlerins du Mayflower, pour contempler le panorama. Et on mange au Lobster Pot, un boui-boui avec vue. Bon à savoir : juillet et août sont les mois les plus festifs, la population de la ville passant alors de 3000 à… 80 000 habitants !

À Nantucket, on loge à l’hôtel White Elephant ou chez l’un des membres du regroupement Nantucket Island Resorts. On va prendre l’apéro sur le patio du restaurant Or, The Whale, l’autre titre que Melville avait envisagé pour Moby-Dick. Et on va se régaler de homard au Brant Point Grill.

À New Bedford, on dort à l’hôtel Harbor. On visite sans faute le Whaling Museum pour sa fantastique maquette à demi-échelle du Lagoda, l’un des baleiniers qui échappa à la glace arctique lors du Great Whaling Disaster de 1871.

Renseignements : massvacation.com, whaletrailma.com, nha.org, gastonlacombe.com, artsdunetours.com et paam.org