Les adultes peuvent-ils encore jouer?

Dans une société obsédée par la performance, le loisir est perçu comme contre-productif et devient donc un synonyme de récréation et de paresse. C’est d’ailleurs la première sphère qui sera sacrifiée par manque de temps.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Dans une société obsédée par la performance, le loisir est perçu comme contre-productif et devient donc un synonyme de récréation et de paresse. C’est d’ailleurs la première sphère qui sera sacrifiée par manque de temps.

Cela semble si facile pour les enfants de s’abandonner au jeu. Leur imagination foisonnante est facilement stimulée par des intersections du trottoir ou n’importe quel objet. Pourquoi est-ce plus ardu de s’y prêter une fois l’âge adulte atteint ? N’ayez crainte : votre coeur d’enfant n’est pas aussi loin que vous le croyiez.

Difficile de ne pas envier la légèreté avec laquelle les enfants se prêtent au jeu. Pendant leurs premières années de vie, jouer assouvit leur curiosité insatiable. Ils apprivoisent l’inconnu et explorent avec tous leurs sens. C’est aussi une formidable façon d’apprendre. En effet, jouer avec les autres permet de maîtriser certains comportements à adopter en société et comprendre l’importance de la coopération. Il permet l’apprentissage de l’autonomie, la démocratie et le sens moral.

Une fois ces rudiments sociaux maîtrisés, le jeu perd-il de sa nécessité ? Pas nécessairement. « L’art, par exemple, développe la dimension sociale de jouer avec l’autre. En musique ou en art dramatique, on recherche cette capacité d’empathie et d’écoute de l’autre afin de s’ajuster », explique le psychologue et art-thérapeute Pierre Plante.

La maturité vient aussi avec son lot de responsabilités et d’obligations. Est-ce pour mieux assumer ces nombreux devoirs que la notion de jeu s’évacue de notre vie au fil du temps ? La raison serait surtout culturelle, remarque Pierre Plante. Pour bien des communautés, l’art et les loisirs continuent d’occuper une grande place, et ce, à tous les âges ; du berceau au tombeau. On n’a qu’à penser aux chants de gorge inuits ou aux jeux de voix de certains peuples asiatiques.

Historiquement, le jeu a façonné des peuples. Des compétitions sportives dans les arènes au théâtre chez les Grecs, les adultes accordaient un temps précieux aux loisirs. De nos jours, nous laissons pourtant peu de place aux jeux et au plaisir. « C’est un effet des valeurs de notre société », estime le psychologue, qui est aussi professeur de psychologie à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). « On survalorise tout ce qui est intellectuel et rationnel. La pensée logique que l’on apprend à l’école ne laisse pas beaucoup de place à la créativité », avance-t-il.

Pourtant, tout indique que les adultes aussi aiment jouer. La multiplication des jeux d’évasion, des jeux immersifs ou des espaces pour découvrir des jeux de société le prouve.

Repenser le jeu

Dans une société obsédée par la performance, le loisir est perçu comme contre-productif et devient donc un synonyme de récréation et de paresse. C’est d’ailleurs la première sphère qui sera sacrifiée par manque de temps. Pour la plupart des gens, le jeu et les défis de création doivent être isolés du monde du travail. C’est une erreur. C’est du moins l’avis du philosophe Ian Bogost. « Nous avons mal compris la notion de jeu en l’associant au plaisir sans effort, remarque-t-il, dans son livre Play Anything. Ce n’est pas la notion de plaisir qui caractérise le jeu, mais celle de contraintes. Ce sont les règles et les limites qui rendent le soccer ou le jeu Tetris si plaisant. Quand on accepte ces limitations, c’est là où le jeu devient intéressant. Pourquoi ne pas utiliser les contraintes dans les autres sphères de notre vie pour les aborder comme un jeu ? » questionne-t-il.

Par exemple, le cadre restrictif imposé dans un milieu de travail peut être abordé comme un véritable terrain de jeu. En prenant conscience de toutes les contraintes, c’est là où on s’amuse à trouver des idées qui respectent les règles établies.

« Jouer ne signifie pas faire ce qu’on veut, nuance-t-il. C’est plutôt de faire ce qu’on peut avec ce qu’on a, citant en exemple la pratique de la guitare. On ne peut pas faire n’importe quoi avec une guitare, mais même si on ne sait pas en jouer, il est possible de s’amuser à créer des sons. »

Une fois adulte, le résultat final prend parfois tellement de place que le chemin pour y parvenir semble trop pénible pour s’y aventurer. On replace donc sagement la guitare dans son étui en réalisant qu’apprendre une mélodie se révèle une tâche trop fastidieuse. « La finalité devient très importante, confirme Pierre Plante. On a des attentes tellement élevées envers nous-mêmes. Tant qu’à ne pas réussir, certaines personnes préfèrent ne pas tenter le coup. »

Il est difficile d’évacuer de notre cerveau ce réflexe de réussite et de performance à tout prix. « Il faut se rappeler qu’en art, nous sommes plutôt dans un mode d’expérimentation pour voir ce qui va en ressortir. Créer, c’est se mettre en position de vulnérabilité. Il faut tolérer cette sensation de perdre le contrôle sur les choses », soutient Pierre Plante.

Comment retrouver cette légèreté enfantine associée au jeu ? Le fondateur du National Institute for Play en Californie, Stuart Brown, suggère de réfléchir à ce que vous faisiez pour vous amuser lorsque vous étiez enfant. Il suffit ensuite d’adapter cette activité à son âge.

Quand la thérapie stimule la création

Outre sa dimension sociale, l’art a aussi un rôle thérapeutique. En effet, en psychothérapie, les mots ne suffisent pas toujours pour exprimer les pensées qui nous assaillent. C’est là qu’entre en jeu l’art-thérapie, où l’art devient un mode d’expression au même titre que la parole, et ce, sans censure.

« Les adultes ont tendance à aborder les problèmes à distance et à privilégier la pensée logique. L’art-thérapie vise à les ramener à une dimension sensorielle. On s’amuse et on génère de nouvelles possibilités assez inattendues qui peuvent nous inspirer dans la vie. C’est là où la thérapie devient intéressante. Nous explorons d’une autre manière, avec une pensée divergente. »

L’art-thérapie peut entraîner un effet secondaire non négligeable : il peut stimuler la création. « Les gens peuvent retrouver le plaisir de créer sans attentes. On redémarre alors leur capacité à jouer et à prendre plaisir à le faire. Tout le monde a une capacité créative, assure Pierre Plante. Ça fait partie de l’être humain. C’est notre façon de nous adapter à notre environnement et de le transformer. »