Le bonheur hors réseau en famille

Le documentaire «Une famille à part» présente un clan tissé serré qui a tourné le dos à la société de consommation.
Photo: Mark Chatel Le documentaire «Une famille à part» présente un clan tissé serré qui a tourné le dos à la société de consommation.

Tourner le dos à la frénésie moderne en passant du côté « off the grid » : plusieurs en rêvent, peu osent faire le saut. Depuis 13 ans, Yannick et Michèle Fioramore cultivent un mode de vie fondé sur l’autonomie, pour eux et leurs quatre enfants. Le documentaire Une famille à part va à la rencontre de ce clan tissé serré, qui a résolument tourné le dos à la société de consommation.

Vivre en communauté autarcique en pleine forêt, sans dettes, sans adresse officielle ni compte bancaire. S’approvisionner à même la terre pour se nourrir et à la source pour s’abreuver. S’éclairer avec des lampes à l’huile, faire l’école à la maison et se chauffer avec le bois qui brûle dans le foyer.

Patenteux, audacieux, ingénieux, aventuriers, débrouillards… Les Fioramore pratiquent le camping sauvage à longueur d’année, sans se soucier des conventions sociales ni des pubs de REER qui les somment de faire des provisions pour demain.

Dans leur royaume autarcique au fond des bois de l’Outaouais d’en-Haut, ils pédalent sur un vélo stationnaire pour générer assez d’électricité pour visionner un petit film de 20 minutes, pataugent gaiement dans un lac, fabriquent leur pain, font pousser leurs légumes, prennent des décisions dans le respect des goûts et besoin de leur petite communauté. Les ados (Marie-Fleur et Esteban) soutiennent les parents dans la logistique du quotidien et les petits (Rose et Olivier) gambadent joyeusement avec les abeilles et les papillons.

S’il y a une certaine parenté entre les Fioramore et la famille Robinson de la défunte émission des années 1980, ceci n’est pas le fruit du hasard : Yannick s’est senti très inspiré par le mode de vie de cette famille télévisuelle qui pratiquait l’autarcie, retirée dans les Rocheuses.

« Tout jeune, je pensais qu’il y avait quelque chose qui clochait dans notre mode de vie et cette émission que j’ai vue vers huit ou neuf ans m’a marqué. Je ne voulais pas aller à l’école huit heures par jour, je me suis battu contre le système », raconte au bout du fil ce franc et costaud gaillard qui, ces jours-ci, se spécialise dans la fabrication de poulaillers urbains.

Trésors du dumpster diving

Le documentaire Une famille à part est l’initiative du réalisateur Mark Chatel, qui a passé une vingtaine de jours avec les Fioramore de 2017 à 2018. « Je trouvais qu’il y avait quelque chose d’intéressant dans les valeurs d’une famille comme celle-là, qui vit différemment de la société en général. Ils sont toujours ensemble, partagent plusieurs activités. Les enfants n’ont jamais connu les tablettes, les téléphones intelligents. J’ai l’impression que ces gens-là détiennent une partie de la solution aux problèmes contemporains… » songe le cinéaste.

Dans Une famille à part, Yannick et sa demi-sœur Vanessa évoquent leurs expéditions de dumpster diving, pendant lesquelles ils trouvent des trésors d’abondance dans les rebuts d’une épicerie locale. « Pour nous, c’était une partie de plaisir : on partait de nuit, avec nos flashlights accrochées au front et nos gants et on retournait ensuite dans le bois, en Ski-Doo ou en quatre-roues. Le lendemain, on passait la journée à déballer, à nettoyer tous les fruits pour faire des confitures, des soupes… » relate Vanessa.

Marie-Fleur, une ado aux yeux pétillants, parle de son enfance heureuse dans les bois, se désole de la méchanceté des jeunes de son âge et de leur obsession de leur image sur les réseaux sociaux. Mais surtout, la caméra rapporte sa très grande passion pour le judo. Son engagement envers ce sport l’a d’ailleurs amenée à triompher dans plusieurs compétitions au Canada. Michèle Fioramore évoque ses années d’adjointe administrative dans un bureau de la Rive-Sud de Montréal, parle des nombreuses heures dans le trafic contre une vie de frugalité tranquille où elle éduque des enfants autonomes et heureux.

Triste ironie du sort : dans les premiers jours du tournage de son documentaire, la maison où habitaient les Fioramore depuis 12 ans a disparu dans un incendie.

« C’était une sorte de bâtisse multifonctionnelle qui servait à la fois d’école, de boulangerie, d’atelier, où tout le monde trouvait son compte. L’incendie a changé notre vie », évoque Yannick, qui explique comment le déménagement de la famille à Notre-Dame-du-Laus a réorienté les destinées de son clan.

« L’incendie est arrivé à un moment où Esteban et Marie-Fleur commençaient à être très bons en judo et étaient recrutés au niveau compétitif, partout au Québec », rapporte Yannick Fioramore, qui relate comment il s’est lancé dans la fabrication de poulaillers urbains, pour faire des sous et payer le judo des enfants. « On n’a pas la télé, donc on ne savait pas que les poulaillers étaient une mode. On les vendait au fur et à mesure, pour payer le judo. Et de fil en aiguille, on en vendait de plus en plus… »

Les défis de l’autonomie

Au gré du temps qu’il a passé auprès des Fioramore, le réalisateur Mark Chatel a été fort impressionné par l’amour solidaire qui soude ce clan interdépendant. « Les choix qu’ils font sont toujours en fonction de la communauté. La demi-sœur, Vanessa, préfère rester auprès du clan plutôt que de rencontrer un homme qui, peut-être, ne se mêlerait pas bien au clan. Et les enfants, même s’ils ont goûté à la compétition sportive et au voyage, préfèrent rentrer au bercail. Ils ont des valeurs profondément ancrées en eux. »

À l’heure actuelle, les Fioramore habitent une petite maison de Notre-Dame-du-Laus, non loin de l’ancienne écurie qui leur sert d’atelier. Trois jours par semaine, ils retournent dans leur ancien campement dans le bois, où ils ont planté une yourte au bord d’un lac. Les jeunes ont abandonné le judo et pratiquent désormais le ju-jitsu.

Yannick Fioramore pense que le documentaire Une famille à part pourra peut-être inspirer certaines personnes à vivre autrement, loin des dettes et des aléas de la vie moderne. « Je pense que bien des gens sont tannés du mode de vie en général, qui fait que plusieurs peinent à respirer. Ça bouge trop vite. Mes jeunes m’écoutent quand je les avertis de ne pas se laisser berner par une pub. D’ailleurs, ni Marie-Fleur ni Esteban n’ont l’ambition de partir vivre en ville. J’en connais beaucoup des millionnaires, mais je sais que je suis plus heureux qu’un millionnaire. »

Une famille à part

Présenté dans le cadre de 1001 vies, ICI Radio-Canada, samedi, 22 h 30

1 commentaire
  • Mathieu Lacoste - Inscrit 16 mars 2019 15 h 29

    «Tourner le dos à la frénésie moderne en passant du côté ''off the grid ''(sic): plusieurs en rêvent (…)» (Sylvie St-Jacques)



    « Off the grid »… « You bet ! » …