Le «redshirting», quand les dérogations scolaires font école

Certains parents estiment qu’en arrivant plus tard sur les bancs d’école, leur enfant aura gagné en maturité et pourra ainsi tirer profit de son statut d’«aîné».
Photo: iStock Certains parents estiment qu’en arrivant plus tard sur les bancs d’école, leur enfant aura gagné en maturité et pourra ainsi tirer profit de son statut d’«aîné».

Si les dérogations pour scolarisation précoce ont eu du succès au Québec dans les années 1980 et 1990, il a longtemps été plutôt rare de voir des parents prendre la décision de retarder la scolarisation de leurs enfants. Il s’agit pourtant d’un choix qui gagne en popularité, principalement chez nos voisins du sud et dans le reste du Canada, où un nombre grandissant de familles décide de repousser d’un an la première rentrée scolaire de leur tout-petit.

Mieux connu des observateurs sous le nom d’« academic redshirting » — une appellation anglophone empruntée au monde sportif faisant référence aux maillots rouges portés par les jeunes recrues universitaires écartées pendant un an de la compétition afin notamment de prendre de la masse musculaire —, le phénomène a aujourd’hui fait le saut dans les classes, certains parents estimant qu’en arrivant plus tard sur les bancs d’école, leur enfant aura gagné en maturité et pourra ainsi tirer profit de son statut d’« aîné ».

Plus vieux et, bien souvent plus grands, ces jeunes bénéficieraient en effet d’une longueur d’avance physique, intellectuelle et émotionnelle sur leurs pairs.

Absence de consensus

Le tout est cependant au conditionnel, la communauté scientifique, tant américaine que canadienne-anglaise, n’arrivant toujours pas à s’entendre sur les bien-fondés de la pratique, et ce, malgré la multiplication des travaux sur la question dans les dernières années.

D’ailleurs, rares sont les experts qui appuient sans condition le redshirting puisqu’aucune étude probante n’a encore réussi à démontrer ses bienfaits à long terme.

Cela n’empêche toutefois pas certains chercheurs, comme Elizabeth Dhuey, de l’Université de Toronto, de souligner les écarts qui existent chez les enfants en fonction de leur âge ; les plus vieux d’un groupe ayant, selon elle, une facilité plus naturelle à se démarquer.

À l’inverse, d’autres scientifiques mettent plutôt en garde les parents avides de performance en insistant, notamment, sur le fait que leur enfant pourrait finir par s’ennuyer ou être démotivé s’il est toujours celui qui tire vers l’avant.

Chose certaine, s’il est vrai que dans le milieu sportif, les jeunes joueurs mis sur la touche pendant un an reviennent généralement au jeu plus gros, plus rapides et plus forts que leurs cadets, les avantages tirés en salle de classe varient grandement d’un élève à l’autre.

« Il ne faut pas oublier qu’en dépit de l’âge numérique, les enfants se développent tous à un rythme qui leur est propre, soutient la présidente de l’Ordre des psychologues du Québec (OPQ), Christine Grou. Retarder l’entrée à l’école — surtout à la maternelle, qui s’inscrit en continuité avec le milieu de la petite enfance et qui n’a pas de visée “scolarisante” — n’aura donc pas nécessairement les effets escomptés. »

La tendance demeure tout de même assez marginale chez nous. Interpellées sur la question, les commissions scolaires de la grande région de Montréal ont en effet indiqué que, pour le moment, on compte, en moyenne, entre 5 et 20 dérogations tardives acceptées chaque année. Les observateurs du milieu sont toutefois bien au courant du phénomène et gardent un oeil attentif sur cet épineux dossier qui, selon plusieurs, risque de s’intensifier dans les prochaines années.

Système protégé

Il est toutefois bon de rappeler qu’au Québec, il n’est pas si simple d’obtenir une dérogation scolaire, peu importe sa nature. « Ça ne se fait pas en claquant des doigts, lance Christine Grou, de l’OPQ, avec un léger rire. C’est un processus complexe et coûteux qui doit nécessairement être encadré par un professionnel reconnu. »

Cela ne veut par contre pas dire que, dans certains cas, la dérogation n’a pas sa raison d’être. « C’est du cas par cas, affirme la psychologue de formation. Il faut juste se rappeler que, oui, les parents sont les experts de leurs enfants, mais ils doivent aussi être capables de démontrer que cette décision n’agira pas comme une entrave dans le développement de leur petit. Ici, on ne peut pas demander d’altérer le parcours scolaire seulement parce qu’on souhaite que notre enfant soit un premier de classe ! »

Dans tous les cas, un parent qui souhaite retarder ou devancer l’entrée à l’école de sa progéniture doit travailler de concert avec un psychologue ou un psychoéducateur qualifié. De plus, il doit soumettre son enfant à une batterie de tests (développement moteur, maturité émotionnelle, interactions sociales, etc.), le but étant justement de s’assurer que les exceptions ne deviennent pas la règle.

« Il ne faut pas oublier qu’il s’agit, d’abord et avant tout, d’un choix individuel, qui ne répond aux besoins que d’un seul enfant — le nôtre —, souligne Joanne Lehrer, professeure au Département des sciences de l’éducation de l’Université du Québec en Outaouais (UQO). Or, le problème est plus large : il touche la manière dont on aborde les transitions scolaires, mais aussi les ressources — ou plutôt le manque de ressources — mises à la disposition des enseignants qui accompagnent les enfants à cet âge. Retarder la scolarisation d’un enfant ne tient pas compte de ces enjeux, bien au contraire. »

Creuser les fossés

Pire encore, selon la chercheuse, compte tenu de toute la démarche exigée au Québec pour obtenir une dérogation et des coûts qui y sont associés, cette tendance pourrait, à long terme, creuser encore davantage les écarts qui existent entre les enfants.

« Et je ne parle pas juste ici du fossé scolaire, expose-t-elle, en laissant échapper un soupir. Il ne faut pas oublier que les enfants n’ont pas tous le même bagage et que, malheureusement, ils ne naissent pas tous égaux… Or, nos centres de la petite enfance et nos maternelles visent justement à égaliser les chances, à permettre à tous les enfants de passer de la garderie à l’école en douceur. Et juste ça, ça va à l’encontre même de l’idée du redshirting. »

 
 

Une version précédente de cet article, qui indiquait erronément que la présidente de l’OPQ se nommait Christine Groulx, a été corrigée.

3 commentaires
  • Marie Nobert - Abonnée 10 mars 2019 00 h 50

    «Academic redshirting» ou «propédeutique»??? !!! (!)

    Seuls les «anglos» peuvent avoir des «images» de cette nature. Mais les «mots» ne sont que des «images» conceptuelles. Ainsi «propédeutique» serait, me semblet-il, de bon aloi. Les «propédeutes»... Bref. Misère!

    JHS Baril

  • Paul Gagnon - Inscrit 10 mars 2019 09 h 24

    Stratégie compétitionnelle féroce

    « Plus vieux et, bien souvent plus grands, ces jeunes bénéficieraient en effet d’une longueur d’avance physique, intellectuelle et émotionnelle sur leurs paires. »
    Ainsi, ils seront les taxeurs et non les taxés...
    Ça ressemble à ça.

  • Paul Angers - Abonné 10 mars 2019 13 h 45

    À vaincre sans péril...

    ... À tout le moins, c'est ce qu'on disait dans mon jeune temps.